jeudi 30 septembre 2010

Une histoire d’amour entre un homme et une femme, d’amour des livres et d’amour de langue française racontée par Aimée.


J'ai vu l'exposition qui a eu lieu à Auxerre l'été dernier avec une soixantaine de livres de La Collection KOOPMAN. En voici son histoire...

La Collection KOOPMAN, abritée par la Bibliothèque Nationale des Pays-Bas à La Haye compte environ 10.000 ouvrages modernes de littérature française. Une collection d’une telle ampleur et d’une telle qualité –éditions originales, livres d’artistes, livres dédicacés, belles reliures etc- ne peut que susciter l’intérêt des bibliophiles. Je vous propose de découvrir cette collection unique en Europe, véritable « pont » entre la France et les Pays-Bas et dont l’histoire est très attachante.


A l’origine de la Collection Koopman il y a l’histoire d’amour entre Anny Antoine, jeune belge professeur de français et Louis Koopman, ingénieur hollandais, tous deux fous de littérature, de beaux livres et passionnés par la langue française. Anny est née en 1897 dans la banlieue de Bruxelles. Lorsqu’elle rencontre Louis Koopman en 1925 à La Haye, c’est une femme de 28 ans autonome, libre et intellectuelle qui gagne sa vie en donnant des cours particuliers de français à des étudiants adultes, la plupart des jeunes filles de la bonne société de La Haye (rappelons que l’apprentissage du français était très en vogue dans les années 20).

Avant de s’installer dans la capitale hollandaise, elle a travaillé en Belgique et à Paris dans une maison de mode. Professeur très appréciée de ses élèves qui deviennent souvent des amis, elle apprend le latin et l’italien, se perfectionne en hollandais et prépare un examen de traductrice.
Son temps libre est consacré aux voyages, au théâtre, à la lecture (un de ses auteur favori est Balzac) et à l’écriture (essais, préparation de thèse, journal, petites pièces de théâtre).


Louis Koopman, ingénieur spécialisé en radiologie médicale, est lui aussi passionné de livres et de littérature et collectionne les beaux livres depuis sa jeunesse. Il est né à Amsterdam en 1887 dans une famille où la langue française est parlée quotidiennement, notamment grâce à sa mère professeur de français. Il n’est donc pas surprenant qu’Anny et Louis se rencontrent à…l’Alliance Française de La Haye, un soir de novembre 1925. Commence alors une chaleureuse amitié, nourrie par leurs passions communes : les livres et la littérature française. Louis de dix ans plus âgé qu’Anny prend la jeune fille sous son aile pour l’aider à s’habituer à la vie en Hollande. Leur riche correspondance fait état de leurs échanges sur tous les sujets qui tournent autour de la bibliophilie (reliure, typographie, illustration) et de la littérature française contemporaine.

Tous deux sont déjà des collectionneurs avisés et ils achètent ensemble des ouvrages qui formeront la base de la collection Koopman. Citons-en quelques uns parmi des centaines :
-Les jockeys camouflés, Pierre Reverdy (1918), des dessins de Henri Matisse
-La garçonne, Victor Margueritte, 28 hors texte de Van Dongen 1925
-Le serpent, Paul Valéry, édition avec couverture imitant la peau de serpent, 15 compositions originales en lithographie de J. Marchand et 24 bandeaux et culs de lampe par Sonia Lewitska.

Peu à peu, l’amitié entre nos deux bibliophiles/francophiles cède la place à l’amour et 6 ans après leur première rencontre, Anny et Louis se fiancent, le soir de Noël 1931. Il a alors 44 ans et elle 34. Peu pressés de se marier, ils entament une longue période de fiançailles et continuent à acquérir des livres en éditions originales ou prestigieuses, à écrire aux auteurs pour leur demander des dédicaces, à faire relier leurs livres préférés etc. Anny très sensible aux reliures de qualité n’hésite pas à dépenser de fortes sommes pour faire relier une vingtaine de volumes par l’atelier parisien Semet et Plumelle (son goût assez classique la porte vers des reliures jansénistes), on trouve aussi parmi ses ouvrages des livres sortis de l’atelier de reliure de René Kieffer.

Reliure de Kieffer sur Les Pâques à New-York de Blaise Cendrars

En 1935, Anny Antoine et Louis Koopman possèdent déjà plus de 1.500 livres : leurs auteurs favoris figurent en bonne place dans leur bibliothèque (Colette, André Gide, Blaise Cendrars, André Maurois), ils affectionnent les livres illustrés par les artistes tels que Chas Laborde, Gus Bofa, Jean-Emile Laboureur… Dès lors qu’un livre présente un intérêt bibliophilique, que ce soit par sa typographie, son illustration, sa rareté, il rejoint les étagères d’Anny et de Louis. Et il s’agit toujours, cela est exceptionnel pour des collectionneurs non français, de livres d’auteurs français. Leur goût sûr et leur amour de la langue française leur fait constituer une collection époustouflante par son ampleur, de beaux livres d’auteurs du XXème siècle à laquelle s’ajoutent aussi des photos et des lettres manuscrites d’écrivains français.

Hélas, un accident terrible frappe cruellement Anny Antoine : le 25 juin 1933 elle est heurtée par un tramway et meurt sur le coup en pleine rue de La Haye. Dévasté par le chagrin, Louis Koopman n’aura de cesse de rendre hommage à l’amante trop tôt disparue en poursuivant seul la collection commencée à deux. En 1934 il fait don d’une partie de sa collection à la Bibliothèque Nationale de La Haye et crée la Fondation Anny Antoine et Louis Koopman qui permettra, grâce à un legs permanent, de faire vivre cette collection dans le temps (Louis Koopman avait d’abord pensé créer un système de bourse pour les étudiants hollandais apprenant le français ou bien un prix littéraire pour des œuvres écrites en français ayant pour cadre la Hollande).


Après la mort d’Anny Antoine, Louis Koopman promet aux parents de sa fiancée, dont il était très proche, de la faire vivre dans sa mémoire et à travers la continuation de ce qu’elle aimait. Il poursuit donc ses acquisitions bibliophiliques et participe à quasiment toutes les souscriptions bibliophiliques de l’entre deux-guerres. Jusqu’à sa mort, Louis Koopman reste un acheteur infatigable de livres, principalement des livres d’artistes, et enrichit la collection qui compte en 1960 plus de 5.000 ouvrages ! A souligner aussi qu’en plus de la bibliophilie contemporaine, il s’intéresse à la peinture et collectionne les tableaux de Kasper et Edouard Karsen, de Jules Cavaillès et de Jean-François Raffaelli.

Louis Koopman qui a épousé sa gouvernante en 1968 meurt à la fin de la même année. Il ne verra malheureusement pas la publication de son livre hommage à Anny Antoine « Anny Antoine, sa vie, nos conversations littéraires » qui parait quelques mois après sa mort.


De 1972 à 2000 le responsable de la collection Koopman à la Koninklijke Bibliotheek Han van Berkel continue les achats grâce à un vaste réseau de libraires français qui le fournissent en livres du début du XXème siècle ou en livres contemporains. Les maisons d’édition telles que Kickshaw, Fata Morgana, Robert et Lydie Dutrou, Anakatabase entrent dans la collection. Il acquiert environ 2.500 beaux livres et à la fin des années 80, il organise la première exposition publique sous le titre « In liefde verzameld » que l’on peut traduire par « Une collection guidée par l’amour ».

La Collection Koopman reste aujourd’hui bien vivante et continue de s’enrichir au rythme moyen de 50 acquisitions annuelles. Récemment le chef d’œuvre d’André Derain « Pantagruel » (1943) illustré de 128 gravures sur bois et comportant une dédicace manuscrite à Bianca Skira, épouse de l’éditeur (il s’agit d’un exemplaire unique) est venu rejoindre des milliers d’autres livres superbes. Des expositions sont organisées régulièrement en France (la dernière a eu lieu à Auxerre pendant l’été 2009) et permettent de tisser des relations culturelles entre la Hollande et la France, comme le souhaitait Louis Koopman.

On sait qu’Anny Antoine accordait beaucoup d’importance à la reliure de ses livres (de nombreuses notes de son journal intime abordent ce sujet). Dans cet esprit, le Prix Koopman de Reliure, réservé aux relieurs hollandais, a été créé en 2003. Le lauréat se voit confier un des livres de la Collection Koopman pour le relier selon le vœu testamentaire de Louis Koopman «en demi-cuir avec papier décorés pour les plats et les gardes ». La collection Koopman offre un panorama unique d’éditions précieuses et rares de 1893 à nos jours, elle est une déclinaison sans précédent de l’amour : l’amour entre un homme et une femme, l’amour des livres et l’amour de langue française.

13 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci a Aimee pour cet article interessant qui donne envie de visiter la Bibliotheque royale hollandaise!
Ludmila a Paris (classe de 4eme)

Anonyme a dit…

Merci pour cette évocation remplie d'âme et d'amour.


Montag

calamar a dit…

très intéressant ! merci !

Nadia L* a dit…

"L'amour, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble dans la même direction".
Voilà un superbe récit qui illustre parfaitement les mots de St Exupéry...

Pierre a dit…

Les plus désespérés sont les récits les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots . Petite parodie de Musset et hommage à de grands bibliophiles. Bravo Aimée. Pierre

Pierre a dit…

On savait ce blogue lu par des femmes mais Ludmila est ma première lectrice de 4eme ;-)) Merci pour votre soutien, Ludmila. Pierre

Nadia L* a dit…

Pierre... un doute me vient : serait-ce parce que ce dernier article, écrit par une femme, raconte une superbe histoire où l'amour en filigrane a été assez porteur pour s'unir à la passion bibliophile et les faire enfanter d'une si riche collection, que ce billet là n'a recueilli qu'une minuscule poignée de commentaires ? et la majorité par des anonymes ?

Non... je dois me tromper, c'est sans doute qu'ils sont déjà tous partis en w. end !

Pierre a dit…

Assez bizarrement, je suis plus attaché à la qualité de l'article qu'au nombre des commentaires. En tout cas, je lutte avec mon égo pour qu'il en soit ainsi ! De la même façon, j'ai pensé que le billet d'Aimée était trop désintéressé pour que j'y adosse un ouvrage à vendre...

Je n'ai pas de statistiques mais je suis sûr que ce blogue est lu, sinon le jour même, quelquefois longtemps après, à la suite de la recherche d'une information sur Internet. J'en veux pour preuve le nombre de messages que je reçois pour des précisions. Je reconnais que je ne suis pas imperméable au succès, mais je me soigne ;-)) Pierre

Emmanuel Pollaud-Dulian a dit…

Merci beaucoup pour cet article passionnant, qui m'a donné l'occasion de découvrir votre blog. On ne peut que conseiller aux internautes de consulter le très beau site de la Koninklijke Bibliotheek, qui présente plusieurs livres de la collection Koopman.
Bien cordialement.
Emmanuel Pollaud-Dulian
http://www.gusbofa.com/
http://www.chaslaborde.com/

Textor a dit…

Les liens mystérieux entre l’amour et la passion bibliophilique mériteraient d’être étudiés, en voici une belle illustration. Merci Aimée.

Textor ( élève en grande section)

Monique Bullinga a dit…

More about this beautiful collection on http://rabelais.nl/html/recensies.html, numéro 9

Pierre a dit…

Très beau florilège d'ouvrages ! Mon Livret des folastries de Ronsard illustré par Joseph Hémard parait tout bête ;-))

Merci pour ce lien. Pierre

sandrine a dit…

Merci pour ce joli moment.
Plein de ressources, là aussi;
Bien à vous
Sandrine