lundi 13 septembre 2010

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Les Paroles de Prévert…


Je reçois ce matin un petit mot bien curieux. D'abord interloqué, j'ai ensuite pensé que la demande était légitime. Un droit de réponse, en somme…

Cher Monsieur Gandillet,

Comme moi et beaucoup d'autres lecteurs qui lisent les billets de Pierre, votre employeur, vous avez sûrement remarqué que celui-ci, sous couvert de grands sentiments faisait une publicité cachée de la religion catholique. Et beaux ouvrages par ci, et gravures par là… Résultat : Beaucoup d'athées finissent par avoir des doutes sur leur manque de Foi ! Je vous demanderai donc, dans les plus brefs délais, de faire la promotion d'un anticlérical notoire afin de respecter nos convictions. De mon côté, je viens d'écrire une chanson très drôle. Qu'en pensez-vous ?

http://www.dailymotion.com/video/x1z2k5_didier-super_fun

Je place ma confiance à vos pieds et vous assure, une fois de plus, de mon plus profond. Olivier Haudegond


Je flâne dans la librairie. Je cherche des yeux quelque "bouffeur de curé" pour satisfaire notre ami… L'idéal serait de trouver un écrivain qui soit à la fois anarchiste, antimilitariste, anticonformiste et anticlérical… Prévert, bien sûr ! Je lève les yeux : La bonne édition est là !

Pour définir Jacques Prévert (1900-1977), il faudrait faire un collage d'Alphonse Allais et de certains aspects de Swift, et y introduire un lyrisme parisien dont il se défendait. A un certain degrés d'alcoolisation, il devenait même encore plus drôle, créant avec un sérieux inimitable – il ne riait jamais – les situations les plus inattendues au dépens de tous.

En 1946, René Bertelé réunit les textes de Jacques Prévert pour la maison d'édition qu'il vient de créer " Les Éditions du Point du Jour " et il publie le recueil sous le titre " Paroles ". En 1947, l'éditeur publie une édition augmentée de seize textes, toujours aux Éditions du Point du Jour. C'est cette édition que je vous propose ! La maison d'édition fut reprise en 1949 par Gallimard et l'ouvrage connut un succès littéraire sans précèdent pour un recueil de poésie (avec Paul Géraldy, qui s'en souvient ?).


Poète et scénariste, originaire d’un milieu bourgeois et dévot de Neuilly-sur-Seine, Jacques Prévert ne cesse de se moquer des convenances, du clergé et de la religion. Il participe au mouvement surréaliste avant de s’en éloigner. Il réalise les scénarios et les dialogues des grands films réalistes du cinéma français, dont Renoir et Carné sont les réalisateurs. Son anticléricalisme violent, souvent occulté par le public, au profit de ses thèmes sur l'enfance et la nature, tombe ici à point pour contrebalancer l'effet néfaste de Pierre sur ses lecteurs…

Dans Pater Noster, on retrouve bien cette idée puisque la religion et l’église y sont évoquées plutôt négativement et même associées à l’absurdité des doctrines et à la soumission voir l’exploitation du peuple. De plus il dénonce l’entente de la religion et de l’armée dans La crosse en l’air où il fait rimer « mitrailleur » avec « seigneur » et « Mussolini » avec « Jésus-Christ ».

Dans Ecritures Saintes, Prévert s’attaque à Dieu lui-même en le définissant comme une personne fourbe et ingrate il dit que c’est « un prêteur sur gage, un vieil usurier ». Dans ce poème il n’hésite pas non plus dire que « Dieu est un grand lapin » et il se moque de lui en employant un champ lexical de la cuisine avec les mots « lapin », « civet », « repris du poil de la bête », « le rein le râble » qui désignent ici la vie de Jésus.


En fait, Prévert reproche à Dieu d’avoir choisi son camp, celui des riches. Didier Sapeur l'a d'ailleurs très justement repris en constatant que les catholiques votent tous à droite (on ne sait pas pourquoi il n'a pas dit "extrême-droite", cela aurait été beaucoup plus marrant). Il utilise fréquemment des expressions corrosives, des jeux de mots qui interpellent le lecteur et qui donnent des effets parfois inattendus. Pour lui, les valeurs religieuses ne sont pas des valeurs respectables et l’homme n’est pas plus faible que Dieu, s'il existe ! Et de se poser la question : L'homme a-t-il vraiment besoin de la religion ?

Je vous présente quelques extraits de Paroles de Jacques Prévert. Après tout çà, si vous n'êtes pas devenu anticlérical, je ne crois plus en rien… Votre dévoué. Philippe Gandillet.


"J’ai toujours été intact de Dieu et c’est en pure perte que ses émissaires, ses commissaires, ses prêtres, ses directeurs de conscience, ses ingénieurs des âmes, ses maîtres à penser se sont évertués à me sauver. […] Et je m’en allais, là où ça me plaisait, là où il faisait beau même quand il pleuvait, et quand, de temps à autre ils revenaient avec leurs trousseaux de mots-clés, leurs cadenas d’idées, les explicateurs de l’inexplicable, les réfutateurs de l’irréfutable, les négateurs de l’indéniables, je souriais et répétais : «C’est pas vrai!» et «C’est vrai que c’est pas vrai!». Et comme ils me foutaient zéro pour leurs menteries millénaires, je leur donnais en mille mes vérités premières."


"Il nous lisait toujours la même histoire, triste et banale d'un homme [Jésus] d'autrefois qui portait un bouc au menton, un agneau sur les épaules et qui mourut cloué sur deux planches de salut après avoir beaucoup pleuré sur lui-même dans un jardin, la nuit. C'était un fils de famille qui parlait toujours de son père - mon père par-ci, mon père par-là, le royaume de mon père - et il racontait des histoires aux malheureux qui l'écoutaient avec admiration, parce qu'il parlait bien et avait de l'instruction. Il guérissait les hydropiques, et il leur marchait sur le ventre en disant qu'il marchait sur l'eau, et l'eau qu'il leur sortait du ventre, il la changeait en vin; à ceux qui voulaient bien en boire, il disait que c'était son sang. Assis sous un arbre, il parabolait: "heureux les pauvres d'esprit, ceux qui ne cherchent pas à comprendre, ils travailleront dur, ils recevront des coups de pied au cul et ils feront des heures supplémentaires qui leur seront comptées plus tard dans le royaume de mon père."


PREVERT (Jacques) Paroles. Edition revue et augmentée. Paris, Les Éditions du Point du jour, 1947, in-8, broché, couverture rempliée, 294 pp. Deuxième édition, en partie originale. Intérieur en bel état pour un papier courant. La couverture présente des défauts d'usage. Vendu

20 commentaires:

Bertrand a dit…

Philippe, je vous sens énervé et en même temps repentant. Joli billet plein de verve.

A vrai dire, de mon côté, je ne me sens athée que lorsque je ne réfléchis pas. En réalité je dois avouer que je suis agnostique, à l'image d'un Jean d'Ormesson qui sait très bien expliquer cela. Même si je ne suis pas issu du même milieu de Jean d'Ormesson (il descend d'un rapporteur au procès de Fouquet et d'un ministre sous Louis XVI), il me plait diablement cet homme-là !

Et pour conclure, si les croyants sont tous à droite ? Je ne sais pas. Et peu importe. Je citerais néanmoins, non sans émotion, ce que m'avait dit dans ma jeunesse, il y à plus de vingt ans, un ami prêtre du village d'à côté de chez mes parents. Il me disait : "Vous savez, vous n'allez pas à la messe, vous ne priez pas, vous me dites que vous ne croyez pas, mais vous ne faites pas le mal, vous aimez votre voisin, vous faites bien. Il y a tant de méchants qui écoutent mes sermons que je ne sais plus qui croire... Vous avez votre morale. C'est bien ainsi." et il finissait en disant : "Vous savez, tous les prêtres devraient être communistes !"

Je vous laisse là-dessus. On s'éloigne de l'amour des livres... ou pas...

B.

Anonyme a dit…

"Vous savez, tous les prêtres devraient être communistes !"
J'ajouterai: dans un pays non communiste. C'était plus confortable que le goulag, les bagnes chinois, les exterminations khmères et autres joyeusetés de notre "fraternel" XX ieme siècle au cours duquel les "camarades" ont appliqués leur amour du prochain.

Michel Pagani

Anonyme a dit…

Veuillez me pardonner d'entrer sans manière dans votre discussion. J'ai moins de talent que Prévert et moins d'humour. En compensation j'ai été con moins longtemps.
Moins de délicatesse aussi.

M. Pagani

Bertrand a dit…

Se pourrait-il qu'un jour on envisage le mot "communisme" dans son sens le plus littéral et non systématiquement en rapport avec les essais ratés que l'on sait ? Savez-vous que déjà au XVIIIe siècle le communisme était une idéologie bien vivante ? et pourtant rien de toutes les atrocités que vous citez si justement.

B.

Pierre a dit…

On ne s'éloigne pas de la bibliophilie. Simplement, les amoureux des beaux livres les lisent aussi ;-))

Et puis, malgré tout le talent que nous lui accordons, il faut reconnaitre que c'est Prévert qui a commencé.

Le respect d'un morale juste, collective et marquée d'un fond de catéchisme, est une heureuse conséquence de notre passé religieux. Le respect d'un morale juste, individuelle et marquée d'un fond de scepticisme, offre les mêmes garanties pour ce pays. A partir de ce constat optimiste, tout est possible : Que les athées respectent les croyants et inversement, par exemple...

Je conçois bien que l'on se moque de Jésus, de Dieu ou de l'église. Après tout, les croyants n'ont pas toujours donné l'exemple et, même quelquefois, sont allés chercher le baton pour se faire battre. Mais pourquoi le catholique serait-il systématiquement de droite (traduction = facho, je le dis pour ceux qui n'auraient pas compris) et pourquoi serait-il coupable parce qu'il donne aux pauvres avec discrétion quand d'autres ne donnent rien avec ostentation ?

Y aurait-il un catholique qui veuille se séparer de son "paroles " en édition numérotée sur beaux papier à un prix dérisoire pour marquer son mécontentement ? Je suis preneur ;-)) Pierre

Jeanmichel a dit…

Prévert c'est celui à l'école avec qui on aime être copain, suffisamment cultivé par lui-même il n'a pas besoin de suivre tous les cours, ce qui lui laisse du temps pour sortir les blagues judicieuses qui font rire tout le monde.
Je ne crois pas qu'il ait jamais eu quelque chose contre les croyants - quel honnête homme pourrait avoir quelque chose contre eux ? - mais contre le prosélytisme des zélateurs et des zélotes semeurs de zizanie.

calamar a dit…

on dit du mal de Géraldy ? mais il est très bien cet homme-là ! comme il est effectivement tombé dans l'oubli, ses oeuvres impérissables (euh non, qui ont déjà péri, pardon) se négocient au prix du livre de poche...

Bertrand a dit…

L'homme va là où il veut aller, et vous emmène là où il veut vous emmener... C'est cela la liberté ! Point de remarques sur la notion de communisme idéologique et de prêtres rouges ?! On passe.

B.

Pierre a dit…

Le communisme quand il est idéologique est passionnant, Bertrand. Quand on évoque son bilan globalement positif, cela fait moins rire à l'Est ;-))

Prêtre rouge ? Une anecdote. J'étais dans la banlieue parisienne un soir de Noël, il y a quelques années, et l'office du soir qui devait avoir lieu à Villeneuve St Georges s'est fait dans une paroisse ouvrière proche. Nous avons eu affaire à un prêtre "rouge". Accueil glacial, décoration minimaliste et absence de chant de joie !

La tradition, dans notre famille est de ne pas manger pour la veillée et de se restaurer légèrement après la messe de Noël (Boudin blanc et salade d'orange). Par contre, le 25, c'est bombance...

Ce bon prêtre, emporté dans son sermon par la lutte des classes, a ouvertement engueulé tous les fidèles présents parce qu'il trouvait scandaleux que nous ayons baffré le soir de Noël ! Je dois reconnaitre que nous avons culpabilisé à mort. On en aurait presque vomi de honte si nous n'étions pas à jeun ;-))

Moi çà ne me choque pas qu'on rêve d'une société idéale, faite de fraternité, d'égalité et de tolérance. Le seul problème c'est que cette société là, çà s'appelle le paradis !! Pierre

Je précise aux lecteurs qui viennent d'arriver que c'est toujours de la bibliophilie.

Pierre a dit…

Prochain billet sur Geraldy. Toi et moi, calamar, on se comprend... Pierre

Bertrand a dit…

Pierre, merci pour l'exemple. Et je ne doutais aucunement de votre bonne foi (c'est le cas de le dire). Seulement, ce soir là, combien étiez-vous... à jeun ??

B.

Nadia L* a dit…

Ouh la la ! la religion, le communisme, on commence fort la semaine chez Pierre !
Je rebondirai juste sur une réflexion de Bertrand et son gentil curé pour abonder dans son sens : je me souviens, moi, quand j'étais petite, à la sortie de l'église, toutes les commères du coin, les femmes infidèles (honte à elles), les maris cocus et les délateurs villageois, étaient tous rassemblés dehors, devant le parvis, à la fin de la messe...

Et ça papotait, ça cassait du voisin, la femme perdue et sa jupe trop courte, les cocus-cocufiants se cotoyant joyeusement (sans savoir qui était qui) et ça y allait pour une bonne heure de cancans endimanchés.

Où est la foi là-dedans ? où est la chrétienté ?

Je pense à ces gens qui ne font pas de bruit à l'église, qui en repartent sobrement, voire qui n'y vont pas du tout, mais qui malgré tout donnent sans compter de leur temps, de leur attention, de leur amour, de leur amitié. J'en ai quelques uns en stock. Peut-être athées, mais qui valent pour moi tous les chrétiens du monde, de quelque religion qu'ils soient.

Pour ma part, je suis baptisée catholique, ne pratique pas, mais aime m'intéresser à mon prochain. Et comme Pierre, je me goinfre le 25 Décembre !

Pierre a dit…

Erreur de penser qu'il faille être un saint pour être un croyant - 1er cliché.

Erreur de penser qu'il y a plus de cocus chez les catholiques qu'ailleurs et plus de gens biens chez les athées qu'ailleurs - 2eme cliché.

Prévert était anarchiste et anticlérical et tout le monde s'accorde à penser qu'il faisait partie des gens "bien", nous sommes d'accord. Je crois qu'il était avant tout anticonformiste et iconoclaste surtout quand il avait bu. Et en plus, il aimait les chiens ;-))

Nadia L* a dit…

J'ai dû mal m'exprimer : je ne faisais pas de parallèle entre les cocus et les catholiques, je n'ai cité l'église catholique que parce que je la fréquentais, mais dans mon propos, il faut entendre religion en général. Loin de moi l'idée de condamner les infidèles et les cocus, "tout ce qui nous pend au nez ne nous a pas rattrapés" comme le dit ma mère, mais je m'indignais contre ceux qui critiquent leur prochain alors qu'ils sortent d'un office. C'est paradoxal, non ?

Et je n'ai jamais pensé (ni même dit, d'ailleurs) qu'il y avait plus de gens bien chez les athées.

On peut être religieux, saint, croyant, et tout ce que vous voulez et n'être pas bon, ou l'être, et on peut être athée et mauvais, ou athée et aimer son prochain.

Si j'ai eu l'air de pondre des clichés, je m'en excuse platement, ce n'était pas mon intention.

J'ajoute quelque chose qui pourrait faire débat, un jour : la prudence avec laquelle on doit écrire... l'écrit a ça de pénible, c'est qu'on ne peut le nuancer d'un sourire, d'un regard, d'une explication plus poussée que le permet un dialogue oral. L'écrit est là, paf ! on l'a posé, on ne l'a pas forcément dosé, et une fois qu'on l'a inscrit noir sur blanc, il a plus d'impact en général qu'une parole.

Je me suis souvent flagellée de ne pas avoir tourné ma souris 7 fois sur le bureau avant d'écrire...



(je préfère les chats)

Anonyme a dit…

A l'adresse de ce prêtre ascétique et rubicond :
"je vois ton orgueil Antishène à travers les trous de ton manteau" [Socrate]

René de BlC

Pierre a dit…

Rassurez-vous, Nadia, il nous est impossible, à nous aussi, de montrer que nous sourions quand nous faisons nos commentaires... Mais nous le savons. Nous sommes entre personnes aimables et pétillantes, c'est tout.

D'ailleurs, c'est moi maintenant qui suis embarrassé si vous avez pu percevoir dans mes remarques un ton péremptoire. Prévert est surtout l'auteur d'une poésie drôle et populaire et ses chansons nous enchantent encore. Les enfants qui s'aiment, les feuilles mortes ou en sortant de l'école sont autant de succès qui font oublier ses à priori.

Il faudra demander à Philippe Gandillet d'être plus consensuel, dans l'avenir ;-)) Pierre

Pierre a dit…

L'humilité est une des premières vertus qu'on apprend dans toutes les religions, René, vous faites bien de le rappeler. Elle va à l'encontre de la nature humaine... Pierre

Bertrand a dit…

"L'humilité est une des premières vertus qu'on apprend dans toutes les religions" Là, désolé, je jette l'éponge.

B.

Anonyme a dit…

Juste une remarque sur les caractéristiques de l'exemplaire vendu. Il est signalé en "Très bon état" alors même que les photos démentent le qualificatif : coin inférieur droit du premier plat plié à 2 endroits, dos marqué de plis de lecture et papier brûlé (c'est-à-dire acide). Evidemment cela est typique des papiers de l'immédiat après-guerre et devrait se présenter sur tous les exemplaires en papier courant, mais est-ce une raison pour taire le fait ?
O. Jacquot

Pierre a dit…

Vous avez tout à fait raison. Le très bon état faisait mention du texte sur lequel nous nous sommes penchés (je dirai même, un peu étalés). La couverture de ce broché ne présente pas de défaut majeur, c'est tout. Je corrige. Merci. Pierre