mardi 3 avril 2012

A quoi reconnaît-on un bon relieur ? La maison Creuzevault.

Il est fréquent de dédaigner les ouvrages religieux, de les brocarder même, mais quand un livre religieux [qui pèche par son texte, a-t-on l'habitude de dire] est recouvert d'une belle reliure signée, je ne connais plus de confrères qui le méprise, alors… Je suis de ceux là. C'est ainsi que deux ouvrages achetés pour leur texte à un tarif très raisonnable ont pris dernièrement de la valeur dans ma boutique et sont montés d'un rayonnage dans mon estime bibliophile. Il faut dire que j'ai découvert en les brossant et en les cirant qu'ils provenaient d'un atelier de relieur réputé : La maison Creuzevault.


Henri Creuzevault est né à Paris en 1905. Tout jeune, il travaille chez son père, Louis Creuzevault, relieur ; c'est en collaboration avec lui qu'il expose, en 1928, au Musée Galliera et obtient sa première récompense. En 1930, il reprend l'atelier et le fonds de commerce de la rue Villejust, qu'il transférera, en 1934, faubourg Saint-Honoré.


Il ajoute à la reliure, l'édition des livres de luxe, dont il demande l'illustration à des artistes contemporains et poursuit dès lors parallèlement les deux activités d'éditeur et de relieur. A l'Exposition Internationale de 1937, Henri Creuzevault reçoit le premier prix de reliure. En 1946, il participe à la fondation de la Société de la Reliure Originale et prend part à des expositions à la bibliothèque nationale, en 1947 et 1953, à Lyon en 1949 et à toutes les manifestations du livre, en France et à l’étranger.


En 1937, la ville de Paris lui avait commandé la reliure offerte aux princesses Elizabeth et Margaret d'Angleterre et celle du livre d'or pour le monument d'Albert 1er. A la suite de la première exposition de la Reliure Originale, deux reliures : Le Bestiaire, illustré par Dufy et le Mallarmé, illustré par Despiau, lui sont demandées pour la bibliothèque nationale et, en 1949, il relie pour le Victoria and Albert Museum, le Buffon de Picasso.


Mais il faut imaginer qu'un tel artisan ne fait pas tous les jours des reliures exceptionnelles ! Il doit travailler pour sa fidèle clientèle locale qui le fait vivre et adapter son offre à la demande, aussi basique soit-elle, tout en gardant des critères de qualité propres à sa maison. C'est pourquoi, on trouve des petits "Creuzevault" abordables, en demi-basane marbrée, sur des textes non illustrés retraçant l'existence de Saints ou de bienfaiteurs de l'église ; ouvrages qui pèchent par leur contenu, nous avons dit, précédemment !


J'ai fait quelques clichés qui démontrent que la qualité d'une reliure, ça se voit chez Creuzevault dans les petits détails, même pour des ouvrages modestes. Pierre


JOERGENSEN Johannes. Sainte Christine de Sienne. Paris, Gabriel Beauchesne. 1919. Reliure demi basane, dos orné de motifs dorés en encadrement entre les nerfs, roulettes dorées et pièce de titre maroquinée. Tranche supérieure rouge. Papier coloré sur page de garde. Reliure signée Creuzevault. Frontispice, 648 pages. Bel état. Vendu


JOERGENSEN Johannes. Saint François d'Assise. Sa vie et son œuvre. Traduits du Danois avec l'autorisation de l'auteur par Téodor de Wyzewa. Cinquante deuxième édition. Paris, librairie académique Perrin. 1920. Reliure demi basane, dos orné de petits fers dorés, roulette et titre doré, Tranche supérieure marbrée. Papier coloré sur page de garde. Petit manque découpé sur page de garde (ancien ex-libris ?). Reliure attribuée à Creuzevault. Frontispice, 536 pages. Bel état. Vendu


Par comparaison, voici ce que Creuzevault pouvait façonner quand il laissait libre cours à son art, avec l'accord du propriétaire, évidemment ;-))

10 commentaires:

sandrine a dit…

Merci pour cet article et ses détails, qui montrent les qualités des reliures à cette époque.
Aujourd'hui, de telles associations cuir et papier passent pour le comble du mauvais gout. Pourtant, il m'arrive d'en faire de semblable et de trouver ça joli.
Les marbreurs rivalisent de créativité.
Quant à la dorure, c'est dommage vraiment ce qu'il se passe dans notre pays, avec ce cout du travail trop cher, qui fausse tout, parce que les doreurs savent toujours travailler de cette façon.
Bien à vous,
Sandrine

Pierre a dit…

J'avais présenté cet ouvrage en pensant que vous apprécieriez la qualité de réalisation de ces deux petits "Creuezvault", Sandrine ;-))

Avec l'impact des charges et du prix des matières premières pour l'artisan, une telle reliure à façonner [sans compter l'ouvrage qu'elle contient] aurait une tout autre valeur que celle espérée par le boutiquier. Et je ne parle même pas de la dorure !

Merci, de votre côté, de nous faire découvrir les facettes de votre métier. Pierre

Textor a dit…

Creusevault, quel beau nom pour un relieur qui estampait à froid, comme le montre le dos de ce St Francois d'Assise !
Merci, Pierre, de nous faire découvrir cet artiste que je ne connaissais pas.
T

Anonyme a dit…

Pierre,

Vous nous aviez présenté il y a quelque temps un Thaïs de Louis Jou relié par Creuzevault... Auriez-vous quelques photos de sa reliure ? ça serait amusant de la comparer à ces deux-ci qui sont de belle qualité, mais réalisées plutôt dans le goût début XIXe pour de fort pieuses personnes. La demande pour le Louis Jou devait être fort différente...

Thérèse

Pierre a dit…

Très bonne idée, Thérèse ! J'y avais pensé mais j'ai eu peur que cela se fasse au détriment de ces modestes (mais bien ouvragées) reliures dont le texte s'accorde mieux à l'humilité !

J'ajoute quelques clichés comparatifs en fin d'article. Pierre

sandrine a dit…

Il faut juste faire une petite nuance. C'est l'epoque des ateliers où les taches sont réalisées par des personnes différentes. Ainsi J'ai entendu parler d'un décor conçu par Creuzevault et réalisé par un relieur du nom de A. Jeanne, "Chansons pour elle" de paul verlaine illustré par Maillol.
H.C. était relieur, doreur et concepteur de maquette.
Il y avait aussi des petites mains qui ne faisaient que les tranchefiles et la couture ou la plaçure.
Finalement, lorsqu'on dit c'est une reliure signée par untel, certaines fois, il faudrait dire décor conçu par et exécuté par, reliure exécuté par, etc...
C'est encore un sujet sensible aujourd'hui, notamment chez les doreurs qui sont rarement cités lors des expos.
S.

Pierre a dit…

Tout à fait d'accord avec Sandrine. Tous les Lortic, Simier, Creuzevault, etc... ne sont pas faits par le patron lui même. C'est pourquoi j'utilise parfois le qualificatif de "Maison". Mais le style, les codes et l'apprentissage est donné par le patron !

C'est le même principe en cuisine ou Ducasse n'est pas à tous les fourneaux de ses restaurants étoilés en même temps ;-)) Pierre

Anonyme a dit…

Merci Pierre, la qualité de l'une n'empêche pas la qualité des deux autres, ces reliures ne répondent pas à la même demande...ni probablement au même budget ! Mais je trouve toujours intéressant de mettre en parallèle les créations d'un même atelier, surtout quand il s'agit de livres aussi différents que le Thaïs-Jou et la vie de Catherine de Sienne ou François d'Assise...
Thérèse

Pierre a dit…

Une reliure plein maroquin, avec ses contre-plats en maroquin ciselé, son papier de garde satiné, son format in-4, son emboitage millimétré est déjà un investissement à elle toute seule. On ajoute l'édition illustrée à très petit tirage de louis Jou et on fait une œuvre d'art réservée à une minorité.

La vie de Saint François d'Assise était faite pour la majorité... Pierre

calamar a dit…

il faut que je passe voir ces reliures !
sans doute très bientôt, Pierre. Je vous tiens au courant.