lundi 19 décembre 2011

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Éloge du client ...

Le client se fait rare en boutique. C’est du moins ce dont se plaignent les libraires d’ouvrages anciens ayant pignon sur rue. La boutique de Pierre, notre libraire, aussi jolie soit-elle comme le faisait très justement remarquer Hugues sur son blog, ne présentera bientôt plus d’attraits pour le bibliophile. Pour garder ce dernier, pour l’empêcher de fréquenter assidûment les salles de vente, pour le soustraire à Ebay, pour le dégoûter des catalogues sur papier glacé, pour l’éloigner des sites par correspondance et afin qu’il n’aille pas chercher le livre ailleurs, il ne reste plus qu’à le chouchouter… C’est du moins la solution que j’ai soumise à Pierre pour inverser cette tendance.


Le client est souverain aujourd’hui ! Et, de gré ou de force, le libraire, comme tous les commerçants modernes, est obligé de compter avec lui. Si vous l’oublier, il s’invitera lui-même ; à l’heure la moins attendue, il viendra s’asseoir au milieu de votre boutique, portant d’une main le livre qu’il convoite et de l’autre son écran tactile branché sur E-bibliophilie. Il écoutera vos discours, il lira votre notice – car le bibliophile sait lire même si on dit le contraire – et s’il les trouve conformes à son idée, il vous tendra la main et vous donnera sa carte bancaire ou son carnet de chèque, mais s’il aperçoit un désaccord entre vos discours, vos notices et son écran tactile, malgré le respect et la sympathie pour votre personne, il s’en ira loin de vous pour acheter sans vous, peut-être même contre vous, dans les salle des ventes ! Ni vos appels aux bons sentiments, ni vos subtils raisonnements, ni vos généreuses remises ne le feront se retourner sur le chemin de l’indifférence et de l’abandon.


La confiance du bibliophile dans son libraire fut la gloire des premiers jours de la librairie ancienne. Ce peut être encore le besoin le plus impérieux des temps actuels. A quoi bon le dissimuler ? Pour les nouveaux bibliophiles comme pour les anciens, ce n’est pas le libraire qui est en la cause. L’opinion générale qui disait « Le libraire d’ouvrages anciens est un professionnel compétent qui donne de bons conseils et qui gagne honnêtement sa vie » ne saurait davantage être remise en question. Il ne reste donc qu’une seule matière sujette à examen et à réforme dans ce métier, c’est l’estimation juste du prix du livre, à l’achat comme à la vente. Le bibliophile désire aujourd’hui faire de bonnes affaires puisqu’il qu’il en a le choix !


On voit apparaître sur les blogs bibliophiles de savantes dissertations sur ce désamour entre l’acheteur et le vendeur. Oserais-je dire qu’il n’est pas l’apanage du commerce d’ouvrages anciens ? L’élargissement de l’offre tire vers le bas le prix de l’ensemble des produits communs, et tire vers le haut ce qui reste des produits rares ou luxueux… C’est ainsi ! Le professionnel qui ne veut pas admettre cette loi de l’économie de marché verra sa boutique se vider. Par contre, à prix égal et en offrant à son client un ensemble de service qu’il ne trouvera pas ailleurs ; en le chouchoutant vous ais-je dis ; il peut encore espérer le faire pousser sa porte. Voilà pourquoi, dans une époque de réformes générales, ce serait poursuivre un résultat illusoire que de rester dans la conception ancienne de la librairie ancienne. Il faut créer de nouvelles relations client-libraire – peut-être même dans de nouveaux lieux comme l’a mentionné Hugues lors d’un voyage outre atlantique !


Or, ce double contact se réalise dans notre société moderne par l’intermédiaire du libraire ; c’est en étudiant le comportement du client à l’intérieur et à l’extérieur de la boutique que vous trouverez, pas à pas, tous les points défectueux qu’il importe de corriger pour que votre boutique survive. Je n’assure pas que cela fonctionnera. Je dis que cela vaut la peine d’être tenté !

C’est pourquoi, chers lecteurs, je vous engage, si vous en avez le courage ou en utilisant l’anonymat de votre commentaire, de nous dire tout ce qui vous déplait de voir chez un bouquiniste ou un libraire d’ouvrages anciens et nous dire tout ce que vous aimeriez y trouver pour que l’envie vous vienne d’y retourner. Cela peut aller du rangement des livres à l’éclairage des locaux, de l’étiquetage des bouquins à la tenue vestimentaire du gérant, bien entendu… Pas d’anathème !

Je ne suis pas de l’école récente des jeteurs de boue, j’aime au soleil son pur rayon… Néanmoins sa clarté n’est pas toujours agréable à envisager. Qu’y faire ? Il y a, du reste, un moyen bien facile de faire disparaître les clichés qui dérangent, c’est de changer l’original. Le ferez-vous ? Votre dévoué. Philippe Gandillet

35 commentaires:

Pierre a dit…

Il m'est arrivé d'être si intimidé par des libraires un peu hautains que cela m'a fait sortir de leur boutique. Un peu de simplicité, que diable !! Bon ! pour la timidité, je me soigne ;-)) Pierre

calamar a dit…

à croire certaine photo illustrant cet article, on trouve de drôles de clients dans certaines boutiques... "le bibliophile sait lire"... et les non bibliophiles ? il est vrai qu'on peut toujours regarder les images.

Pierre a dit…

Un squelette en devanture n'est pas très vendeur, en effet. Et que dire des devantures où les livres sont recouverts d'une épaisse poussière ? Pierre

pascalmarty a dit…

Je ne vois pas bien quel conseil on pourrait donner à Pierre. Sa boutique est accueillante, elle ne vous fait pas respirer la poussière comme d'autres où je me suis aventuré, ni ne se la joue pouet-pouet comme d'autres encore où je ne me suis pas aventuré, craignant qu'on y exige le port de la cravate. Le libraire est compétent et sympathique, et ses tarifs à même de rassurer le commun des mortels qui voudrait s'aventurer en bibliophilie. Que demander de plus ?

Pierre a dit…

Bon ! ça c'est gentil pour moi mais cela ne dit pas à Ph Gandillet comment faire pour que les acheteurs qui ont déserté les boutiques reviennent. Car, sur le fond, il a raison. Des boutiques ferment en Province et à Paris. Pierre

Nadia a dit…

Il faut mettre Pierre partout...

pascalmarty a dit…

Si les gens trouvent moderne ou pratique ou ce qu'on voudra de commander des bouquins chez AbeBooks ou dieu sait où depuis leur iPad, je ne vois pas bien ce qu'il y a faire pour les faire retourner dans les boutiques, surtout quand celles-ci présentent toutes les qualités souhaitables. Zallez pas leur offrir trois livres pour le prix d'un ? De toutes façons c'est même pas dit que ça marcherait. C'est dans leurs têtes que ça se passe. Perso je considère que la dématérialisation a ses limites, mais je ne suis pas représentatif.
Pour ce qui est des salles des ventes, je suppose que c'est pour le plaisir de s'offrir du frisson à bon compte (enfin quand je dis à bon compte, faut voir…). Que diriez-vous d'organiser des soirées poker à la librairie un vendredi sur deux ? (Mais ne comptez pas sur ma présence…)

Nadia a dit…

Moi j'avais proposé un petit salon avec du thé et des gâteaux mais il a rien voulu savoir...

Pierre a dit…

Une soirée poker avec celles qui viennent prendre le thé et les gâteaux ? Bonne idée. On sera pas plus riche mais on passera un bon moment au milieu des livres ;-)) Pierre

(je rigole)

Pierre a dit…

Les gens recherchent la dématérialisation du commerce mais qu'est-ce qu'ils font dans les galeries marchandes des supermarchés, alors ?

C'est peut-être une bonne idée d'emplacement si cela se trouve... Pierre

Anonyme a dit…

Pierre,
Philippe a raison: Faut carrément revoir le concept, tout réinventer, le monde a changé, le bibliophile n'a plus le temps de palabrer des heures avec son libraire pour savoir si l'édition prétenduement originale du Rousseau qu'il veut lui acheter a bien un accent aigu rajouté à la plume par l'éditeur plutôt qu'un accent grave ce qui en ferait une contrefaçon de l'année de l'originale; le bibliophile veut du prêt à consommer, du vite acheté, vite lu, vite mis sur l'étagère pour passer au livre suivant. Pourquoi ne pas transformer votre boutique si ... conventionnelle, en drive-in de la librairie ancienne, il suffirait d'ajouter un portique sur la rue (elle n'est pas piétonne, j'espère - on n'y voit jamais de voiture ?) une ou deux vendeuses en bunny compléterait ce rève américain. Un néon serait également le bien bienvenu, il clignoterait la nuit, dans la lumière blafarde de Tarascon vide....façon Patrick Modiano.
Le bibliophile veut du rare de l'insolite, copiez ce confrère qui m'envoit un catalogue, ce soir, proposant un catéchisme en nahuati, pour 8000 euros, traduction non comprise.
Le monde a changé !
Textor

Anonyme a dit…

A vrai dire le découragement est tel que je n'ai même plus l'envie d'essayer de répondre à de tels questions métaphysiques.

Signé,
Un libraire usé avant l'âge

Bertrand a dit…

Ne nous y trompons pas, si le libraire se dématérialise pour le bibliophile, la réciproque est vraie également, le bibliophile se dématérialise aussi pour le libraire. Il n'y a jamais un seul vainqueur, un seul perdant, toujours le même, un équilibre s'installe.

La relation client-marchand, intrinsèquement est un marché de dupes, le client veut faire les meilleures affaires possibles, le marchand veut faire les meilleures affaires possibles.

Tiraillés par ces deux finalités contraires à l'un et à l'autre, s'installe obligatoirement un jeu de dupes. On peut le nier, mais c'est un fait.

Solution : reliure d'une traite Bakounine, Kropotkine et Proudhon un soir de tempête de neige. Ça remet d'aplomb.

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Les lapsus calami de Bertrand sont bien fréquents en ce moment : que peuvent-ils révéler ??

Bertrand a dit…

La fatigue peut-être... Qu'est-ce que j'ai bien pu encore écrire ??? :-))

B.

Pierre a dit…

Je ne voulais pas provoquer le découragement mais le détachement, cher confrère anonyme. C'est ma façon de lutter, contre un monde qui bouge plus vite que moi. Je cherche des solutions, pour moi et pour les autres, car elles existent peut-être...

Toute activité a ses revers et ses avantages.

Notre métier est un beau métier mais ne répond pas forcement aux attentes financières escomptées ? Ce n'est pas une nouveauté quand même. Les bibliophiles qui étaient une part de notre fond de commerce nous échappent ? Normal, ce sont devenus des professionnels car l'accès à l'information les a rendu aussi compétent que nous.

Nous restons, malgré tout, les derniers avec qui ils peuvent échanger leur passion ;-)) Pierre

Pierre a dit…

Le monde a changé, nous dit Textor, et il a raison.

Plutôt que le drive-in trop contraignant en personnel, j'avais pensé à transformer ma boutique en un musée pour touristes avides d'authenticité. Pas de livres à la vente ! Simplement, un droit d'entrée pour les groupes venus par cars entiers. Je mettrais mon petit gilet pied de poule qui me va si bien, ma montre à gousset en évidence donnerait l'heure du temps jadis et mes manches de feutrines me serviraient à faire briller les billets d'entrée.

Me voilà ancré dans le présent et vivant du passé ! C'est toujours ce que j'ai aimé. Pierre disparaitrait évidemment au profit de Philippe Gandillet, plus vendeur ;-)) Pierre

Anonyme a dit…

Bonjour,
Je vais dire comme sur le site du Visorion, il y a une petite nuance entre pessimisme et réalisme qui permet, justement, de combattre la morosité ambiante et de rester debout.
Comme entre cynisme et sceptisisme, l'échange humain n'a pas de côte de valeur à l'urssaf, au RSi, ou tout autre organisme qui fabrique un système depuis des plombes et qui prend l'eau.
Ce sont les gens qui font les systèmes et non l'inverse.
libre à vous de suivre ou d'inventer autre chose qui soit de l'ordre du plus juste.
Utopique? Ben nous verrons bien quand nous serons encore bien plus bas qu'aujourd'hui, où les plaintes font encore figures de caprices d'enfants gatés.
Bonnes Fêtes de fin d'année.
bien à vous,
Sandrine.

Pierre a dit…

Sandrine, vous êtes un rayon de soleil ;-)) Pierre

Anonyme a dit…

Ah, c'est surement pour cela qu'il pleut aujourd'hui... le soleil est dans ma tête...
Je suis une leader née, pour peu que je trouve quelques illuminé(e)s comme moi et nous allons faire la révolution solaire.
Je suis pour la paix dans le monde, tout le temps et partout.
Ah et l'amour, alors, c'est pas du bonheur ça.
Lire, c'est le début de la fin de la connerie. Déjà on entend les plaintes de ceux qui disent : Mais où sont les bouquinistes, les libraires, les vendeurs de papiers en tout genre. Ceux là, les mêmes, qui vous rechignent 10 ou 15 euros sur le prix. Atttendons encore un peu qu'ils prennent conscience de leurs forfaitures à toujours consommer ailleurs que chez vous au plus vil prix... Et bientôt nous reverrons des échoppes partout. Il faut tenir, en vérité, je vous le dis, mes fréres, il faut tenir bon. Ceux là, mêmes, vous regarderons comme des pièces rares et uniques et s'arracheront vos livres.
Pffff... C'est l'Esprit Audiard qui déteint sur moi.
;'))
Bien à vous,
Sandrine.

Bertrand a dit…

Vous savez Sandrine, il n'y a qu'un pas entre vision extatique et frénésie de pêchés, et il est vite franchi.

;-)

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

lapsus, encore !....
Il faut lire "entre vision étatique et pénurie d'idées" !
(sourires)

sebV a dit…

En tant que client ce que j'ai pu voir de détestable :
- la boutique qui ne semble ouvrir que sur rendez vous ou du moins ouverte uniquement de 15h à 15h30 les jours pairs ou les jours d'éclipse solaire (Paris, Bordeaux)
- les livres qui ont passé tellement de temps derrière la vitre que le cuir s'effrite tant il est insolé (Paris)
- Appercevoir le regard méprisant du libraire qui silencieusement du fond de son antre vous fait sentir que vous n'avez pas une tête à acheter du maroquin aux armes. ( Montpellier)
- Le bouquiniste qui a tellement de stock qu'il est impossible de trouver un livre précis et qui est incapable de vous aiguiller dans son capharnäum.
Et de manière générale les librairies en dur qui n'ont pas de visibilité sur le net pour au moins une partie du catalogue, ceux qui rechignent à vous envoyer leur catalogue papier, ceux qui font un catalaogue aussi léger qu'un inventaire de svv...

Pierre a dit…

Cela a au moins le mérite d'être clair à défaut d'être élogieux ;-))

Il faut absolument s'astreindre à respecter les horaires. Je sais, c'est souvent à l'opposé du caractère indépendant des libraires qui font, par ailleurs, de larges horaires... Un panonceau du type Je suis au café en face pourrait être le bienvenu à condition de s'astreindre à y être.

Sébastien a raison pour certaines devantures de libraires qui croulent sous la poussière. Où est l'aisance passée de cette profession qui permettait de rêver d'une accorte secrétaire pour vous astiquer le poireau (décoration remise aux vétérinaires quand ils deviennent libraires) ?

Et il y a le problème du catalogue... Je ne l'ai pas encore résolu. Pour entrer correctement 2 à 300 livres sur un catalogue [ceci deux fois par an] sans compter l'ouverture d'un site avec, au moins, 2 à 3000 livres, il faudrait que je néglige le client de passage ou que je n'ouvre que de 15h à 15h30 les jours pairs ou les jours d'éclipse solaire... et je ne m'y résous pas. Par contre, je suis d'accord avec Sébastien : Notre survie dépend d'Internet. Pierre

Anonyme a dit…

L'inégalable qualité du service après-vente peut faire la différence, ainsi que l'occasion de faire de vraies bonnes affaires nullement dépendantes du hasard ou de la méconnaissance du vendeur, pratiques s'apparentant au recel d'abus de confiance ne laissant un sentiment de victoire que chez les faibles.
Ayant récemment acquis dans cette même échoppe les douze tomes des Mémoires de Casanova illustrées par Touchet j'ai pu plus tard constater qu'Internet proposait pour le même prix des collections très incomplètes auxquelles il manquait trois ou quatre tomes, alors que la collection complète, identique à celle que j'avais entre les mains, était parfois proposée au triple de la somme que j'avais déboursée.
Un sentiment de contentement absolu m'a envahi alors que se décidait fermement la conviction que les sites marchands, vendeurs virtuels peut-être adeptes de la carambouille, c'est-à-dire proposant des objets à la vente alors qu'ils ne les possèdent pas encore eux-mêmes, ces sites marchands ne serviraient plus dorénavant qu'au mieux à me renseigner.
Jean-Michel

Anonyme a dit…

Pourquoi faudrait-il que le fait d'astiquer...la poussière de la vitrine, revienne à votre secrétaire, Pierre ? n'oubliez pas qu'elle est déjà occupée à se faire les ongles.

Nadia

(depuis le café d'en face)

Pierre a dit…

Oui, c'est vrai Nadia ! On ne peut pas faire deux choses à la fois ;-)) Pierre

Pierre a dit…

Pour répondre à Jean-Michel, il faut savoir qu'il peut m'arriver néanmoins d'être au dessus du prix du marché s'il s'agit pour moi de défendre une œuvre ou une présentation particulièrement belle - à cet égard, un ouvrage ancien dans un état impeccable mérite qu'on le défende ... Bon ! Je ne le vend pas mais je ne le brade pas non plus. Pierre

sebV a dit…

"Et il y a le problème du catalogue... Je ne l'ai pas encore résolu."

Moi non plus ! Vendre sur le web c'est très consommateur de temps ce qui en laisse très peu pour fouiller les fiches. Du coup j'ai pas mal de livres qui dorment parce qu'ils méritent une fiche détaillée. Je me demande comment Daniel s'en sort avec toutes ses réf sur ebay.
Parfois je rêve d'une boutique réelle où je n'aurais qu'à mettre le livre sur une étagère pour qu'il soit à la vente. ;)

Pierre a dit…

Merci Sébastien ! Votre dernière phrase me met le baume au cœur car il y a encore, apparemment, des confrères qui nous envient ;-))

J'ai un ami bouquiniste qui a près de 12.000 références sur sites. C'est un autre métier ! Il a eu une boutique et ne regrette vraiment pas sa reconversion en claviériste... C'est très prenant contrairement à ce que les boutiquiers peuvent penser ;-)) Pierre

Anonyme a dit…

Toutes ces réflexions ne sont-elles pas un tantinet trop tristounettes?

Le livre est une invention humaine parfaite à l'instar de la roue. Or, créer une roue carrée n'apporterait absolument rien... Dans "N'espérez pas vous débarrasser des livres", Umberto Eco le rappelait d'ailleurs. Bien sûr, les modes de transmission des connaissances évoluent, mais l'objet livre-papier ne disparaîtra pas. Je pense qu'internet, ebooks et livres traditionnels coexisteront plutôt que s'affronteront. Ils répondent à des usages, des besoins et des situations de lecture différentes.

Moi, c'est clair, mes yeux de trentenaire ne parviennent déjà plus à s'habituer à lire de longues pages de romans sur un petit écran. L'écran lumineux n'a pas pour moi - et je pense que je suis très loin d'être le seul à le ressentir - le charme du toucher et de l'odeur du papier et de l'encre. De plus, au minimum, le livre-papier restera toujours un bel objet qui habille délicatement les murs de nos maisons. Des tablettes numériques comme objets de décoration, pas terrible! Et puis, fondamentalement, je suis suspicieux à l'égard de ce qui s'écrit sur l'Internet. Question de génération, question de formation, question de méthode, sans doute... Néanmoins, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain: gardons les aspects positifs des nouvelles technologies, le tout est de les approcher avec esprit critique et ne les blâmons pas aussi longtemps qu'elles servent à amener les gens - et, en particulier, les jeunes - vers la lecture et le souci de connaître et de comprendre le monde dans sa complexité. Ne confondons pas le but et les moyens... si les moyens servent d'une manière ou d'une autre et un tant soit peu le but, alors ne les méprisons pas (pas trop, en tout cas). Enfin, il y va de la responsabilité de chacun d'entre nous, les amoureux des livres, de les faire (re)découvrir à notre entourage, à nos enfants, à nos petits-enfants, à nos parents, à nos amis, à nos élèves, etc. : offrons-leur des livres et encore des livres ! Communiquons notre passion, partons en croisade pour la culture !

(...)
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Christophe Dubois
cdubois@swing.be
Belgique

Anonyme a dit…

(...)
De cette liminaire sur l'utilité éternelle des livres, j'en viens par analogie à la pseudo-dichotomie : boutique physique ou e-commerce ?
De la même façon, je crois que l'une et l'autre ne s'affrontent pas, mais doivent coexister pour répondre à des besoins et des situations différents. Je prends quelques illustrations à partir de moi.

1) Pour ceux qui ont lu mon billet dont Pierre a gentiment fait état sur ce même site en octobre dernier, vous savez donc que j'ai l'intention de m'installer comme libraire. J'aurais aimé créer une boutique à l'image de celle de Pierre, mais je suis perdu à la campagne. De toute évidence, y attirer le chaland serait très difficile. Je vais donc commencer par recourir aux plateformes d'e-commerce. Et si, plus tard, mes moyens me le permettent, j'essaierai d'ouvrir en plus, en zone urbaine ou péri-urbaine, une petite boutique ayant pignon sur rue.

2) Il va de soi que j'aime passer de longues heures au milieu des rayonnages des boutiquiers. J'y trouve des instants de détente et de sérénité, dans une atmosphère feutrée, que l'Internet ne peut m'offrir. Je rentre chez les libraires rarement avec une idée précise de ce que je cherche; j'y vais pour vagabonder et m'étonner des petits trésors inattendus que je peux y découvrir. En revanche, je prospecte aussi sur l'Internet, mais là, en revanche, c'est à chaque fois lorsque j'ai un titre précis que je veux trouver.

3) Par ailleurs, les plateformes d'e-commerce me permettent aussi d'assouvir une part de ma passion bibliophile sans devoir toujours courir les kilomètres, surtout quand il s'agirait de sauter quelques frontières.

Un exemple concret? Mon arrière-grand-père, Fernand Simonart, fut un mathématicien renommé de l'Université de Louvain et directeur de la Classe des Sciences de l'Académie royale de Belgique. Il a écrit de nombreux traités; mais ceux-ci ont été éparpillés de tous côtés et rien n'est resté dans ma famille. Grâce à l'Internet, j'ai réussi par deux fois à retrouver des exemplaires de ses ouvrages au fin fond de l'Allemagne... il est clair que je n'aurais jamais pu imaginer les dégoter là-bas sans l'Internet ni même envisager aller y faire une petite balade.

(...)
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Christophe Dubois
cdubois@swing.be
Belgique

Anonyme a dit…

(...)
Quant à la discussion sur les prix... la loi économique fondamentale dit que ce qui est rare est cher. Critère objectif. Toutefois, en matière d'art, la valeur est tout autant subjective : par goût personnel, je ne serais pas prêt à débourser autant pour un Rubens que pour un Van Gogh... je n'aime pas le premier, j'adore le second. En droit, il n'y a d'escroquerie que s'il y a mensonge ou tromperie sur les qualités intrinsèques du bien mis en vente: faire passer pour un original une copie, vendre en dissimulant volontairement les vices du bien, etc. La législation contractuelle exige seulement un consentement volontaire, réciproque et éclairé. De là, en matière de livres, comme en tout commerce, tout se résume à une rencontre entre une volonté de vendre pour une telle contrepartie et une volonté d'acheter pour la même contrepartie. Il suffit que les violons s'accordent... Une tierce personne à la transaction pourra toujours penser que c'est trop cher ou pas assez cher; mais hormis les ventes à perte interdites par la législation et les escroqueries civilement et pénalement sanctionnées, la transaction n'a à être évaluée que par ceux qui la concluent.

Les uns seront prêts à acquérir telle pièce à n'importe quel prix parce qu'elle manque irrémédiablement dans leur collection. Les autres ne se laisseront tentés par cette même pièce qui ne leur est qu'accessoire que si le prix est modéré.

La vraie question est donc : pourquoi je suis séduit par tel livre plutôt qu'un autre et à quel degré je suis séduit par celui-ci, tout en tenant compte de la réalité de mes moyens pécuniaires personnels ?

Après tout, on recherche un livre pour des tas de motifs différents :
- pour la qualité de son contenu ;
- pour compléter une collection ;
- pour la beauté de sa reliure ;
- pour ses bizarreries ;
- parce qu'il s'agit d'un ouvrage de référence que tout gentilhomme doit posséder dans sa bibliothèque ;
- pour la distraction et l'amusement qu'il va nous procurer ;
- pour les traces du passage du temps sur lui ;
- pour les connaissances qu'il va nous apporter dans nos travaux et nos études ;
etc.

Bien sûr, j'ai conscience de n'enfoncer ici que des portes ouvertes, de rappeler parfois des truismes. Mon intention est seulement d'apporter un soupçon d'optimisme et de volontarisme.

Cela étant, je me rends compte que je suis assez loin, avec tout cela, de l'appel lancé par notre maître Gandillet... :-)

Alors, l'église étant remise au milieu du village, voici les qualités que j'apprécie chez un libraire :
1) le sourire et l'empathie ;
2) les conseils avisés mais pas trop pressants ;
3) la liberté de flâner à mon aise au milieu des bouquins ;
4) la confiance qu'il me fait en me permettant de toucher et parcourir ses livres ;
5) un minimum de classement, même si un peu de désordre est très romantique aussi ;
6) ses connaissances dont il aime me faire bénéficier juste par passion et sans esprit mercantile immédiat ;
7) une atmosphère de sérénité au milieu de tous ces compagnons séculaires ;
8) des lieux qui laissent transpirer, qui reflètent, la personnalité de leur propriétaire ;
9) l'étendue du choix ;
10) la simplicité de l'ensemble.

Evidemment, l'inverse est ce que je n'apprécie pas.

Même si Pierre sera une fois encore gêné que je le répète ici, sa boutique et sa conception du métier sont pour moi, du fond du coeur et sans flagornerie, un modèle ! Dont je m'efforcerai à mon tour d'imiter les esprits.

Pardonnez-moi en tout cas d'avoir abusé de cet espace pour vous faire part de mes élucubrations :-)

Et bon réveillon de Noël à toutes et tous !!!

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Christophe Dubois
cdubois@swing.be
Belgique

Pierre a dit…

Whhhhaaaaoooou !! C'est un beau cadeau de Noël que vous nous faites, Christophe ! C'est clair, ordonnancé et étayé. Si j'osais, j'en ferais le plan (et plus) d'une conférence à venir ;-))

(j'oserai)

Joyeuses fêtes de Noël à tous. Merci de faire de ce blog un étai à notre passion commune. Amicalement. Pierre

Nadia a dit…

C'est excellent tout ça ! un vrai plaisir à lire, Mr Christophe.

Belles fêtes à tous !