
Ce matin, une lectrice m'a posé, par courriel interposé, une question un peu naïve qui aurait pu me déconcerter si je ne m'étais rendu compte que, jamais, je n'avais évoqué le sujet avec vous. Voici donc…
Cher Maître,
Vous nous présentez de façon régulière des ouvrages choisis sur les rayonnages de la librairie de Pierre, votre protégé, et jamais vous ne nous avez dévoilé si vous aviez, vous-même, une bibliothèque et si vous lisiez… Nous sommes toutes curieuses de votre réponse. Signé : Une des danseuses du Crazy-horse.
Chères demoiselles,
J'ai, bien sûr, une très riche bibliothèque. Je passe de longues heures à mon bureau, les pantoufles aux pieds, en déshabillé de soie, une étole de cachemire négligemment posée sur les épaules, à écrire des articles pétillants pour les journaux de la capitale, à ciseler quelques phrases pour mon prochain roman ou simplement à rêvasser en regardant les superbes reliures en maroquin qui ornent mes étagères.
"Pourquoi possédez-vous de si belles reliures ", me direz-vous, "alors que vous êtes un amoureux des mots ? " Je vais paraphraser mon collègue Paul Valéry de l'Académie qui avait repris un bon mot de moi : Mais parce que les livres ont les mêmes ennemis que l'homme, mesdemoiselles : Le feu, l'humide, les bêtes, le temps ; et leur propre contenu. Les pensées, les émotions toutes nues sont aussi faibles que les hommes tous nus. Il faut donc les vêtir… Je vous engage, néanmoins, à ne pas suivre ce conseil pour vous-même, chères jeunes filles…

Bibliophile fortuné, dessinateur de talent, typographe par passion, connaisseur en histoire du livre, auteur renommé et parallèlement membre de l'Académie, tout m'a amené naturellement à rassembler des ouvrages que j'estimais les plus remarquables dans les plus belles reliures. Mon souci n'est ni sociologique, ni historique, ni spéculatif, il est simplement d'ordre esthétique. J'achète selon mes moyens, qui sont conséquents il faut le mentionner, quand je les rencontre, des livres que je trouve beaux, originaux, ou typiques d'une époque. J'achète pour le plaisir du texte bien sûr, mais plus souvent pour le plaisir de l'œil : Plaisir d'une belle reliure en maroquin doublée de préférence, et plus souvent encore, plaisir de la technique de réalisation qu'elle suppose…

En dépit de toutes les modes, la peau tannée de chèvre - ou maroquin - reste pour moi l’idéal absolu. La matière est résistante, de bonne durée, maniable, merveilleusement susceptible de décoration. Ni les basanes, ni les veaux, ni les percales, ni les velours, ni les soies ne valent les livres en plein maroquin que comptent mes rayonnages. Seul le parchemin, quand il est estampé et doré, peut rivaliser en beauté avec ce magnifique cuir à longs grains. Comme tout amateur éclairé, fût-il sardanapalesque pour les revêtements apportés au livre, je ne détiens pas une œuvre rare pour le seul plaisir de la savoir cloîtrée et l'admirer sans oser la toucher. Je veux la manier entre temps et la caresser.

J'aime, en somme, les solides choses, pareilles aux anciennes quant à la résistance, et différant d’elles seulement par les fioritures et le dessin. C'est pourquoi j'apprécie que mes mains se posent sur le livre et que mes yeux le dévorent. Puissiez-vous faire, chers anges, que vos amants qui vous lisent à cœur ouvert ne se lassent jamais d'en faire un semblable usage....

Je suis bibliopégimane, et fier de l'être. Les belles reliures sont contre les tourments de la chair, ma meilleure sauvegarde ; encore que le grain de certaines reliures présente, trop souvent, je le déplore, la troublante perfection d'un épiderme de jeune fille… Et si, par distraction, quand vous m'inviterez dans vos loges – ce qui ne saurait tarder - une main respectueuse venait s'infiltrer sous vos costumes arachnéens jusqu'à toucher votre cuir satiné, sachez, chères lectrices, que ce geste ne saurait être considéré comme une atteinte aux bonnes mœurs mais simplement comme le compliment d'un amateur de livre au travail de son créateur… Voici, en exemple, deux jolies reliures en maroquin vert, judicieusement sélectionnées sur les rayonnages de la librairie. Nous présenterons d'autres couleurs, à l'occasion, si tel est votre souhait. Votre dévoué. Philippe Gandillet

MISTRAL Frédéric. Mireille. Texte et traduction. Paris, Alphonse Lemerre, sd. In-12. Plein maroquin vert empire, dos à cinq nerfs, titre en lettres dorées, toutes tranches dorées, double filet sur toutes les coupes et sur les coiffes, Dentelles et filets encadrant les contre-plats, papier coloré sur les contre-plats et les gardes. 515 pages, un portrait-frontispice gravé. Partition Magali. Texte en provençal avec la traduction française en regard. Cette reliure n'est pas signée mais on a vraiment l'impression de tenir un Gruel dans les mains… Très bel état. Pas de rousseurs. Infime ombre sur la page de titre en regard du frontispice de Mistral présenté sans serpente. Vendu

KEMPIS (Thomas de). Imitation de Jésus Christ. Traduite du latin par… Nouvelle édition. Paris, Grassart, libraire-éditeur. 1875. In-12 carré. Plein maroquin vert empire, dos à cinq nerfs, titre en lettres dorées, toutes tranches dorées, pointillé sur toutes les coupes et double filet sur les coiffes, Dentelles et filets encadrant les contre-plats, soie moirée sur les contre-plats et les gardes. Signature d'éditeur sur le contre-plat et ex-libris sur la garde moirée. Fermoir métallique. Infimes signes d'usure aux coins. Exemplaire sans illustrations. Bon exemplaire sur papier commun. 65 € + port












































