vendredi 22 avril 2011

L'Abbé Faillon et les Saints de Provence… Légendes et réalités.


Étienne-Michel Faillon (1799 -1870) était un historien, un prêtre sulpicien et un professeur français, né à Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, il étudie au lycée d'Avignon avant de se rendre au séminaire des sulpiciens à Paris. On lui doit un ouvrage que je vous propose à la vente aujourd'hui. Avant Internet, ces volumes étaient réputés rares et se transmettaient de libraire à bibliophile avec une mutuelle complicité. De nos jours, on peut en trouver sur Ebay et à l'étranger… Ni rare, ni précieux, donc ! Il fallait, par conséquent, que je m'aligne sur la pléthore en vous proposant mon exemplaire sans prétention (financière).


Les noms des saints de Provence nous sont familiers : Les saintes Maries, Lazare, Marie-Madeleine… Cette tradition, il ne serait venu à personne l'idée de la remettre en cause, jusqu'à l'avènement du "siècle des lumières", celui de la raison étayée s'élevant contre la croyance divine. Ce sont en effet les "savants" du XVII° siècle qui entreprirent de démontrer que les traditions provençales ne reposaient sur aucun fondement sérieux. Jean de Launoy, le premier, publie un ouvrage en latin en 1641, tirant à boulets rouges sur ce dogme. Malheureusement, ses contradicteurs n'ont alors que peu d'arguments historiques à lui opposer et l'école "critique" semble l'emporter…


Jusqu'en 1865, où un prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Faillon, s'emploie à réfuter les thèses de Launoy à l'aide de sérieux documents d'archive. Il publie un énorme volume, intitulé "Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence et sur les autres apôtres de cette contrée", dans lequel il accumule les preuves qui accréditent la tradition de cet apostolat. L'école "critique" encaisse le coup, mais ne s'avoue pas vaincue. Et c'est un ecclésiastique (et oui…), Mgr Duchesne, qui s'emploie à son tour à décrédibiliser l'ouvrage de l'érudit sulpicien, dans un livre sur l'"Histoire ecclésiastique des premiers siècles". Partant du principe qu'on ne trouve trace de cet apostolat dans aucun document antérieur au XIe siècle, il se refuse à accorder une valeur historique quelconque à la tradition provençale. Ce "silence de mille ans" ; c'est sa formule ; devient le principal argument des opposants à la réalité de cet apostolat en Provence. Mais les recherches historiques se poursuivent tout au long du XXe siècle et on constate, en fait, que l'étude critique des documents anciens tend de plus en plus à accréditer la tradition.


De nouvelles preuves voient encore le jour aujourd'hui, au gré des fouilles archéologiques effectuées dans ces lieux saints. Mais il est certain que les invasions successives subies dans le midi de la France ont effacé bien des traces : Les Visigoths au Ve siècle, les Francs au VIe, puis les Sarrasins au VIIe qui saccagent Nîmes, Aigues-Mortes, Saint-Gilles, puis Arles, Fréjus, Marseille… La Provence ne sera libérée qu'en 975 par Guillaume le Conquérant. Quand on sait par exemple qu'en 400 ans, de 465 à 969, la ville d'Arles fut assiégée dix fois, prise et pillée sept fois, il ne faut guère s'étonner que l'on trouve aussi peu de vestiges intacts de ces premiers temps du christianisme en Provence. Mais revenons à nos apôtres de la Provence tout en n'oubliant pas de faire la part de ce qui relève de la légende et de ce qui appartient à l'histoire.


Voyons donc comment ces saints apôtres sont parvenus jusqu'à nous. La tradition parle de l'arrivée d'une barque sans voile ni gouvernail, sur une plage proche des Saintes Maries de la Mer. Ont voyagé ensemble, saint Lazare (ressuscité par Jésus) et sa sœur sainte Marthe de Béthanie, sainte Marie Madeleine (identifiée comme étant une seule et même personne avec Marie de Béthanie, la sœur de Marthe), saint Maximin (l'un des 72 disciples du Christ), Marie Salomé (la mère de Jacques, vénéré en Espagne à Saint-Jacques de Compostelle et l'apôtre saint Jean), Marie Jacobé (sœur de Marie). Marie Jacobé et Marie Salomé sont accompagnées de leur servante Sara. D'autres voyageurs les accompagnaient peut-être, comme le dénommé Sidoine, l'aveugle-né guéri par Jésus, ou encore saint Trophime, qui sera signalé dans la région à la même époque…


C'est sainte Marthe qui nous intéresse ici : Elle est remontée en longeant le Rhône, entre Arles et Avignon. Elle a reçu le don des miracles, et lorsque cela lui est demandé, par la prière et le signe de la croix, elle guérit les lépreux, les paralytiques… Vous connaissez tous cet événement célèbre de son hagiographie, son combat victorieux contre la "Tarasque", l'un de ses monstres qui peuplaient alors les berges du Rhône, et qui donnera plus tard son nom à la ville de Tarascon. La sainte aurait dompté miraculeusement le dragon par un simple signe de croix. Une autre version rapporte que c'est en l'aspergeant d'eau bénite qu'elle le maîtrisa. Mais on s'entend pour dire qu'après la sainte intervention, le monstre devint doux comme un agneau. Marthe l'attacha avec sa ceinture et, docile comme un chien en laisse, la Tarasque fut livrée au peuple qui la fit périr à coups de lances et de pierres. La fondation de la première église chrétienne remonterait donc vers l'an 50, consacrée par les évêques Trophime d'Arles, Maximin d'Aix, et Eutrope d'Orange. Sainte Marthe mourut à Tarascon vers l'an 68. Les miracles sur son tombeau sont nombreux et Clovis viendra lui-même s'y recueillir en l'an 500, et sera délivré d'un grave mal de rein.


Durant les invasions mérovingiennes et sarrasines, les reliques de sainte Marthe furent enfouies dans une église souterraine. En 1187, tout danger étant passé, on fit l'élévation solennelle de ces reliques. Les saintes reliques furent transférées dans le tombeau en pierre situé actuellement dans la crypte. Les pèlerins ne cesseront jamais d'affluer, parmi lesquels on peut citer le roi saint Louis, au retour d'une croisade en 1254… Le roi Louis XI offrira une magnifique chasse en or massif, pour abriter les saintes reliques. Je ne vous surprendrai pas en vous disant qu'elle disparut lors de la révolution française…


Voilà, rapidement brossé, un petit tour d'horizon du travail de ce "bon prêtre". L'ouvrage que je vous propose ne brille pas par sa reliure. C'est avant tout un outil de travail pour le passionné d'hagiographie et d'histoire provençale. Le bibliophile appréciera néanmoins d'avoir affaire à l'édition originale.


Un client de passage me demandait s'il était bien nécessaire que je présente le contenu d'un ouvrage à des bibliophiles qui sont plus attirés par la qualité de la notice et l'histoire du livre que par le texte (c'est la tendance chez les experts en ce moment). Il a sûrement raison. Si mon exemplaire avait été relié par Gruel, j'aurais procédé ainsi. Pierre


FAILLON (M.) Monuments inédits sur l'apostolat de Sainte Marie-Madeleine en Provence, et sur les autres apôtres de cette contrée, Saint Lazare, Saint Maximin, Sainte Marthe, les Saintes Maries Jacobé et Salomé. A Paris, chez l'éditeur aux ateliers catholique du petit Montrouge, 1848. 2 volumes in-4. EO. Reliure demi basane verte, dos lisse avec pièce de titre en lettres dorées. XLVIII-1558 et 1668 colonnes (2 colonnes par page), nombreuses gravures in-texte, mors fendus sur les premiers plats. Défauts de reliure mais ensemble homogène et cahiers bien solidaires. Vendu

jeudi 21 avril 2011

L'antiquité dévoilée au moyen de la genèse & La chronologie de la genèse, dans un seul volume par Gosselin


"En général, il parut à Newton que le monde était de cinq cents ans plus jeune que les Chronologies ne le disent; il fonde son idée sur le cours ordinaire de la nature et sur les observations astronomiques. Les Anciens composèrent leur grande année du monde, c'est à dire la révolution de tout le Ciel d'environ 36000 ans. Mais les Modernes savent que cette révolution imaginaire du Ciel des étoiles n'est autre chose que la révolution des pôles de la terre, qui se fait en 25900 années. Je ne sais si ce système ingénieux fera une grande fortune. Peut être les savants trouveraient-ils que c'en serait trop d'accorder à un même homme l'honneur d'avoir perfectionné à la fois la Physique, la Géométrie et l'Histoire; ce serait une espèce de Monarchie Universelle dont l'amour-propre s'accommode malaisément."


Ce propos spirituel de Voltaire (XVIIe Lettre Philosophique, 1728) nous rappelle que Newton, célèbre par ses travaux sur la gravité, fut tout aussi renommé pour ses recherches concernant la datation chronologique de la genèse. Ce sujet, très en vogue de nos jours chez les partisans du fixisme, a continué tout au long du 19eme siècle à occuper les plus grands savants. Certains sont restés confinés à l'astronomie pure. D'autres ont flirté avec l'occultisme et l'ésotérisme. L'ouvrage que je vous présente aujourd'hui est de ceux là. Sans mention d'auteur, il est attribué à Charles Gosselin (Gosselin, Charles Robert, 1740-1820) comme il est indiqué de façon manuscrite en première page de la plaquette par le propriétaire de l'époque.


En 1806, un autre astronome Charles-François Dupuis publia trois ans avant sa mort deux textes consacrés au Zodiaque (zone céleste qui contient les douze constellations) qui sert de base à cette datation : L’article de la Revue Philosophique, consacré au Zodiaque de Dendérah et le Mémoire explicatif du Zodiaque chronologique et mythologique. Une des réactions les plus intéressantes sera celle de Charles Gosselin avec son Antiquité dévoilée au moyen de la Genèse dont la première édition de 1807 ne prenait pas encore en compte cette récente production. En 1808, une nouvelle édition augmentée (exemplaire non conservé à la BNF) comporte, en annexe, une Chronologie de la Genèse confirmée par les monuments astronomique, tout à fait intéressante. Curieusement Gosselin y parle d’un "L. Dupuis". Cette addition sera elle-même commentée par J. D. Lanjuinais (Magasin Encyclopédique, février 1810, p. 451), texte ajouté à l’édition de 1812 de l’ouvrage de Gosselin, ainsi que dans l’édition de 1817.


Le débat tourne autour de la date du Zodiaque : Dupuis, note Gosselin, se gausse de ceux qui veulent faire débuter le zodiaque par une étoile imperceptible de la queue du Bélier et il suggère pour vrai commencement une étoile de la constellation de la Balance, ce qui ferait, note Gosselin, remonter le zodiaque de 15000 ans du temps présent. (??) En bref, la datation du Zodiaque de Dendérah n’est pas résolue ce qui, en soit, ne me gène pas trop ;-))


"Selon Dupuis, reprenant une argumentation de Pluche (Histoire du Ciel où l’on recherche l’origine de l’idolâtrie et les méprises de la philosophie sur la formation & sur les influences des corps célestes, Paris, 1739) seule l’Egypte aurait le bon profil pour rendre compte de la succession des symboles zodiacaux à condition toutefois de supposer que le point de départ du zodiaque soit placé en Balance et non en Bélier ou en Taureau, repoussant ainsi d’un demi-cycle précessionnel de 25920 ans, le cadre chronologique biblique traditionnellement admis de son temps, ce qui ne fait que contribuer à sa déconstruction du christianisme… ". Je vous dois un aveu : Je viens de faire un copier-coller de ce pavé sur un article universitaire. Et bien, vous n'allez peut-être pas me croire (si, si, je vous connais…) mais je n'ai pas compris un traite mot de cette démonstration, ce qui en dit long sur la légèreté de mes notices …


Je vous conseille donc, si vous voulez en savoir un peu plus sur le sujet, de vous plonger dans l'ouvrage proposé. Il est remarquable en ce qu'il est présenté en deux textes qui sont complémentaires mais paginés de façon non continue, dans des papiers de grammage et de qualité différents et semblent avoir eu des destins séparés avant leur réunion car la chronologie présente des traces de mouillures claires que ne présente pas la première partie qui est très propre. Le premier propriétaire a laissé aux générations à venir des commentaires pertinents de l'époque. Ouvrage rare pour bibliophile amateur d'ésotérisme, il me semble… Pierre


ANONYME. [GOSSELIN Ch. Robert]. L'Antiquité dévoilée au moyen de la Genèse, source et origine de la mythologie, et de tous les cultes religieux. Nouvelle édition augmentée de la chronologie de la genèse. A Paris chez Egron et Lenormant. Paris, 1808. [2ff titre], X, [1f errata], 128pp, 39pp. Un volume in-8 broché en couverture d'attente brune. Beau papier vergé épais. Trace de mouillures claires en fin d'ouvrage. Bel ensemble. Vendu

mercredi 20 avril 2011

La vie de Rembrandt par Emile Michel. Un génie sans aucun doute...


Je ne chercherai pas à rivaliser avec les auteurs qui ont si bien écrit sur Rembrandt (1606-1669). Leurs avis éclairés sont les meilleurs ambassadeurs pour le livre que je vous présente aujourd'hui.

Eugène FROMENTIN. Les maîtres d'autrefois

La vie de Rembrandt est, comme sa peinture, pleine de demi-teintes et de coins sombres. Dans sa pratique, il ne peignait, ne crayonnait, ne gravait comme personne. Ses œuvres étaient même, en leurs procédés, des énigmes. On admirait non sans quelque inquiétude; on le suivait sans trop le comprendre. C'était surtout à son travail qu'il avait des airs d'alchimiste. À le voir à son chevalet, avec une palette certainement engluée, d'où sortaient tant de matières lourdes, d'où se dégageaient tant d'essences subtiles, ou penché sur ses planches de cuivre et burinant contre toutes les règles, — on cherchait, au bout de son burin et de sa brosse, des secrets qui venaient de plus loin. Sa manière était si nouvelle, qu'elle déroutait les esprits forts, passionnait les esprits simples. À voir la façon dont il traitait les corps, on pourrait douter de l'intérêt qu'il prenait aux enveloppes. Il aimait les femmes et ne les a vues que difformes, il aimait les tissus et ne les imitait pas; mais en revanche, à défaut de grâce, de beauté, de lignes pures, de délicatesse dans les chairs, il exprimait le corps nu par des souplesses, des rondeurs, des élasticités, avec un amour des substances, un sens de l'être vivant, qui font le ravissement des praticiens.

Paul VALÉRY. Rembrandt et la lumière de la chair

Rembrandt sait que la chair est de la boue dont la lumière fait de l'or. Il supporte et accepte ce qu'il voit: les femmes sont ce qu'elles sont. Il n'en trouve guère que d'obèses ou de décharnées. Même les quelques belles qu'il a peintes le sont par je ne sais quelle émanation de vie plus que par forme. Il ne crait pas les ventres pesants, plissés en tabliers de peau épaisse et grasse, les membres gros, les mains rouges et lourdes, les visages très vulgaires. Mais ces croupes, ces panses, ces tétines, ces masses charnues, ces laiderons et ces servantes qu'il fait passer de la cuisine à la couche des dieux et des rois, il les imprègne ou les effleure d'un soleil qui n'est qu'à lui, il mélange comme personne le réel, le mystère, le bestial et le divin, le métier le plus subtil et le plus puissant, et le sentiment le plus profond, le plus solitaire que la peinture ait jamais exprimé.

Jules MICHELET. Un regard qui fait oublier la laideur

Le baron qui a voulu me faire lui-même les honneurs de sa galerie, m'introduit, à la fin, dans son cabinet. Là, un tableau unique, mais de quel prix !... C'est un portrait de femme par Rembrandt. Elle est sur le retour, et laide, marquée de la petite vérole. Et pourtant, vous ne pouvez en détacher vos yeux. C'est que le magicien a su tout racheter par l'attitude, le regard, ce regard qui vous suit, où que vous alliez, qui vous pénètre, vous fait oublier la laideur ou plutôt la supprime. Quelle beauté, dites-moi, vaudrait un tel regard?...

Théophile GAUTIER. Rembrandt comparé à Titien

Rarement le peintre d’Amsterdam a fait un Portrait de femme qu’on puisse comparer pour la beauté relative du type à celui qui est placé dans le grand Salon près de la maîtresse de Titien, dont le voisinage formidable ne lui nuit point. C’est une jeune femme de vingt-cinq ans à peu près, avec des traits réguliers, un peu forts, des yeux bruns, des lèvres épaisses et vermeilles, des cheveux abondants et crespelés d’un marron tirant sur le roux, un physionomie tranquille, avenante et douce. Une casaque bordée de fourrures lui couvre les épaules et laisse voir son col gras et souple, sa poitrine rebondie que couvre à demi une chemisette plissée. On ne saurait imaginer l’incroyable puissance de vie que Rembrandt a su prêter à cette figure baignée dans l’or fluide d’un coloris magique. Les ombres des joues, le clair-obscur du col, le ton blond du linge, le bitume chaleureux et transparent de la fourrure et des cheveux dont le brun semble pénétré de soleil, la lumière du front et du nez, le travail étonnant de la brosse qui, avec son martelage, rend le grain de la peau et la solidité de la chair, font de ce portrait un des chefs-d’œuvre de l’art, une peinture sans rivale.

Emile MICHEL. Rembrandt, sa vie, son œuvre, et son temps.

Les quarante gravées en creux d'après les photographies de Sedelmeyer et qui ornent le volume sont dues à Mr Dujardin. Enfin, des copies d'anciennes gravures d'après des monuments de Leyde ou d'Amsterdam ainsi que des vues pittoresques de ces deux villes et des fac-similés des monogrammes ou signatures successivement usitées par Rembrandt complètent l'ensemble des illustrations de ce livre, que les éditeurs ont cherché à rendre digne du maître auquel il est consacré.


MICHEL Émile. Rembrandt : Sa vie, son œuvre et son temps. Paris, Hachette, 1893. Fort in-4. Reliure éditeur demi maroquin rouge à coins. Dos à 5 nerfs orné de fleurons. Titre gravé. Tête dorée. 630pp. Ouvrage contenant 343 reproductions directes d'après les œuvres du maître. En fin d'ouvrage, on trouve de catalogue qui mentionne toute ses œuvres et les lieux où elles sont exposées dans le monde entier (50pp). Cahiers bien solides. Pas de rousseurs. Quelques défauts de reliure. Bel état général. 120 € + port

mardi 19 avril 2011

Le livre d'or du bibliophile. Première année 1925


Comme il est évident que l'on ne peut posséder tous les beaux ouvrages qui nous passent sous les yeux, une solution à notre désespoir, en dehors de se jeter dans la Seine si l'on veut marquer le coup, est de se procurer des recueils proposés par les éditeurs à leurs meilleurs clients…

Ces catalogues richement illustrés offraient aux bibliophiles aisés un aperçu de la production des meilleurs éditeurs d'art du moment et leur permettaient de réserver à l'avance, par souscription, les ouvrages qui les intéressaient. Je ne crois pas que cela se fasse encore…


Voici un des premiers catalogue, appelé "Livre d'or du bibliophile" et édité pour la première année en 1925 par la chambre syndicale des éditeurs. Il est évident que la présentation est somptueuse, le papier de qualité et la typographie exceptionnelle. Je ne vous parle même pas des illustrations


Ont participé à ce numéro les plus riches maisons de l'époque et leur catalogue individuel, présenté conjointement, vous fera découvrir des ouvrages qui sont aujourd'hui très convoités dans les SVV ou chez les libraires. Je vous en donne la liste :


Aveline, Baudel, Blaizot, Bossard, Boutitié, Briffaut, Castellan, Delteil, Havermans, Heine, Helleu & Sergent, Hilsum, Jonquières, Kieffer, Kra, Lapina, Messein, Meynial, Mornay, Pichon, Plon-Nourrit, Quatre-Chemins, Rey, Roseraie, Sant'Andrea, Servant, Van Oest.


On serait tenté de comparer cet album à un écrin qui renferme des pièces rares. Il s'en dégage une histoire de livre français illustré au début du siècle dernier, période qui a vu l'éclosion et la floraison des meilleurs artisans du livre de bibliophilie.


Louis Barthou disait " Les livres illustrés surgissent de toutes part. Tous les genres les inspirent et tous les procédés les décorent. Je ne suis pas de ces pessimistes qui trouvent nuisible cette abondance de biens, qui ressemble à une invasion. Il y en a pour tous les goûts et même pour l'absence de goût. Ne nous en plaignons pas. On ne trouve qu'en cherchant. De tous temps, les bibliophiles ont fait leurs "école". Ce n'est pas du premier coup que l'on arrive à la sûreté du jugement. "


Ce livre d'or est un effort collectif où les libraires, les artistes et les imprimeurs ont démontré la qualité de la production des livres d'art en France. Un ouvrage de bibliophilie en somme… Pierre


Livre d'or du bibliophile. Première année 1925. Paris, Chambre syndicale des éditeurs de Livres d'art et de publications à tirage limité, 1926. Reliure demi chagrin havane, dos à 5 nerfs, page de garde en papier coloré, grand in-4, pages typographiques non numérotées, ouvrage entièrement illustré de pages de titres, de gravures originales en couleurs et en noir blanc provenant du meilleur des diverses maisons d'éditions. Défauts de reliure, manque la coiffe supérieure sommairement restaurée. Intérieur en parfait état. 55 € + port

Ps : Je viens de tester, à mes dépends, un des inconvénients de la librairie physique auquel je n'avais pas pensé. Le vol à la ruse. Pendant que je préparai un ouvrage pour un client de passage, je me suis fait dérober caisse, carnet de chèque et chèques différés... Bien sûr, le gars n'avait pas de chéquier et était parti chercher des espèces au distributeur. Belle arnaque. Moral dans les chaussettes assuré pour 3 jours !

lundi 18 avril 2011

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Les Arènes sanglantes de Blasco Ibanez…


La scène se passe devant la boutique ce matin. Je suis entrain de balayer devant ma porte : Une voisine de Pierre, je vous en fait le portrait grossier ; cheveux courts, cigarette bio au bec, la quarantaine flamboyante, on voit qu'elle a été belle, fulmine contre notre vieux coiffeur qui, sur sa vitrine, a placardé l'affiche du programme des corridas de la féria d'Arles.

Nous sommes entre personnes bien élevées et c'est donc à dessein que j'enlève aux propos des deux belligérants, les petits noms d'oiseaux qui ponctuent chaque virgule ou point d'exclamation du texte…


Elle : "L’aficionado prétend qu’il est là pour l’esthétique, la tradition, la culture, pour Hemingway. En fait, il est la pour se régaler, avec sa bande, du supplice et de la mise à mort d’un animal ! Que les aficionados nous lâchent avec leur discours philosophique, poétique, esthétique à propos de la corrida. Ce n’est pas une culture mais une coutume dégueulasse !…"

Lui : "La corrida fait partie de nos traditions et nous sommes portés par un respect et un amour du toro que ne peuvent pas comprendre les "antis" parce qu'ils ne connaissent pas la corrida, on ne leur jamais expliqué. On dit que le toro n'a pas sa chance, à l'homme de saisir la sienne à force d'art et de courage. Longue vie à la corrida!!"

Elle : "La corrida n’est rien d’autre que la torture légale et la mort d’un animal, en public, pour le plaisir d’une petite minorité. Pendant quinze longues minutes, le taureau va encaisser jusqu’à un mètre d’armes blanches dans le corps avec la pique, les harpons, le poignard et la dague…Il faut aussi savoir qu’un bon nombre de taureaux sont mutilés et drogués pour que les toreros prennent de moins en moins de risques, en gagnant de plus en plus d’argent. Comment oser encore parler d’un combat d’égal à égal, espèce de fascho ?"

Lui : " Votre attitude intolérante et injurieuse disqualifie totalement votre cause ! Je sais qui vous êtes et je reconnais bien dans votre style, celui de ces ayatollahs "Khmers Verts" qui commencent à rendre la vie insupportable à ceux qui ne pensent pas comme eux... Décidément, le tofu n'adoucit pas les moeurs ! "


La porte du coiffeur claqua, quelques cheveux volèrent dans l'air brassé, la jeune femme tira une longue bouffée de cigarette et lança son mégot d'un revers de doigt vers la porte du boutiquier. La féria d'Arles pouvait commencer…


A l'occasion du week-end de Pâques, Arles succombe à la passion de la féria. Une fièvre qui repose la question de la corrida : Il y a les "pour", il y a les "anti", il y a ceux qui sont dans le brouillard et qui ne supportent simplement pas la violence…


Malheureusement, une corrida sans affaiblir le taureau et le mettre à mort serait techniquement impossible. Il faudrait le toréer pendant au moins 5 heures. De plus, un taureau qui a approché l'homme ne peut plus "resservir" (terme employé par les aficionados). Ce taureau deviendrait un "criminel" s'il était employé une deuxième fois car il foncerait directement dans l'homme à la première minute.


La corrida fait partie d'une culture. La tradition peut-elle excuser la souffrance d'un animal ? Il est vrai que la tauromachie espagnole est arrivée dans les années 1870 en France, que la communauté espagnole est importante et qu'on ne peut s'en prendre à une minorité d'aficionados sous prétexte que cette violence gène la bonne conscience d'une autre minorité alors que d'autres exemples méritent autant qu'on s'indigne de la souffrance animale :


- Nous mangeons des huîtres vivantes.
- Nous acceptons les sacrifices rituels de moutons vivants pour l'Aïd al-Adha.
- Nous pratiquons la pêche sur des poissons non anesthésiés
- Nous harcelons nos animaux domestiques par des séances de toilettage ineptes.
-Nous tuons sans scrupules les quelques commensaux qui s'attachent à nous (poux, morpions, etc…)
- J'arrête mais vous trouverez, je suis certain, d'autres exemples de la barbarie humaine. D'ailleurs, n'est-ce pas Gandhi qui disait : "On reconnaît le degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite ses animaux." ?


J'ai assisté à une seule corrida dans les arènes de Nîmes. J'y ai ressenti l'amour des spectateurs pour la corrida. J'ai néanmoins pensé à un torero célèbre que j'avais rencontré chez mon confrère Hemingway, grièvement blessé et probablement handicapé à vie. Cet homme avait mis sa vie en danger pour satisfaire notre voyeurisme, nos pulsions morbides, nos plaisirs d'esthètes. Du pain et des jeux ! "Aucun spectacle ne vaut la vie d'un homme", dit-on. Mais avant d'interdire la corrida, les "anti" ne devraient-ils pas balayer devant leur porte comme je le faisais ce matin ? Votre dévoué. Philippe Gandillet.


BLASCO IBANEZ (Vicente). Arènes sanglantes. Paris, Les Bibliophiles de l'Amérique latine, 1956. Grand in-4 en feuilles sous chemise et étui d'éditeur. Édition illustrée de ce roman tauromachique originellement publié en 1908. Tirage limité à 200 exemplaires numérotés. Un des 150 sur vélin pur fil des papeteries d'Arches ; celui-ci nº 104. Illustrations de Bernard Daydé gravées sur bois en couleurs par Gérard Angiolini. Très bel exemplaire. Emboitage un peu fatigué. 250 € + port

samedi 16 avril 2011

Dicksonn ou quand les prestidigitateurs nous révèlent leurs trucs (façon XIXe siècle)…


Je suis ce que l'on appelle un "bon public". Un tour de carte magique, une femme qui disparaît dans un voile, un lapin qui sort d'un chapeau, un assistant découpé à la tronçonneuse me laissent bouche bée et dessinent sur mon visage un sourire niais… Et vous ? Vous laissez-vous prendre à la magie ? Au XIXe siècle, la mode était aux tables qui tournent et on voyait, ou plutôt on ne voyait pas, des esprits désincarnés partout …


Un prestidigitateur, du nom de "Professeur Dicksonn", mena une campagne sévère contre l'immense armée des spirites. Dicksonn constate que malgré la primauté de la science, trop nombreux sont encore les humains qui se laissent toujours duper par des prétendus phénomènes de matérialisation. Il cite le fait d'un médium, un certain Home qui, en 1857, avait pris un tel ascendant sur l'Impératrice, que celle-ci le fit venir à Biarritz, où la Cour impériale était en villégiature.


Au cours d'une séance spirite, le médium fut démasqué par un courtisan du nom de Mario. Au moment où l'Impératrice sentit une main parfumée effleurer son visage, le courtisan alluma la lumière. L'empereur découvrit alors que l'audacieux esprit qui se permettait de telles privautés à l'égard de l'Impératrice n'était autre que…le pied du médium. "Chaussé de souliers larges et découvert sorte d'escarpins, ses chaussettes pourvues de doigts comme des gants, Home avait la faculté de se servir de son pied droit comme d'une troisième main." Furieux d'avoir été mystifié, l'Empereur fit expulser le médium du territoire français.


Le prestidigitateur continue sa démonstration de démystification, en dénonçant les pratiques de deux américains, Ira et William Davenport qui, le 2 septembre 1865, donnaient une séance au château de Gennevilliers, devant des écrivains et journalistes. Ils pratiquaient l'armoire hantée, dans laquelle ils se faisaient enfermer, pieds et poings liés, parmi de nombreux instruments de musique. Au milieu d'un concert infernal provenant de l'intérieur de l'armoire, celle-ci s'ouvrit laissant voir les deux américains toujours garrottés. Puis, le truc fut découvert. Avec de l'art et de l'entraînement, les deux frères pouvaient très facilement se débarrasser de leurs cordes et s'engager en un clin d'œil dans des nœuds truqués.


Dicksonn raconte que dans sa longue carrière, il reçut des confidences de gens qui lui attribuaient un pouvoir occulte... Il put ainsi juger de lui-même "des ravages causés sur le cerveau humain par les pratiques du spiritisme."


Mais la vérité parvient souvent à déjouer la supercherie. Ce livre devrait vous aider à garder votre lucidité. Pourtant on aimerait tellement que la magie existe vraiment ;-)) Pierre


NB : Ce livre est partiellement décousu et sans sa couverture. Idéal pour un relieur amateur qui cherche un ouvrage intéressant à se mettre sous la main…


DICKSONN. Trucs et Mystères dévoilés. Edition : Paris, Albert Mericant. Sd (1900). 280 pages, broché, 19 cm. Anecdotes sur la crédulité publique, Mystifications, Les voyants, Spiritisme, Récréations, Au salon, Au théâtre, Exhibitions. Nombreuses illustrations. Idéal pour impressionner vos amis. Papier jauni. Dans l'état. Vendu