lundi 8 décembre 2014

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Tourner la dernière page d'un livre…


Il y a des lieux, comme ça, où l'on aime passer… On y revient parfois sans trop savoir pourquoi, juste pour respirer l'air, s'y ressourcer et y retrouver un peu de cette humanité devenue rare. Pierre Besnault va bientôt, à plus de 93 ans (!), tirer une dernière fois le rideau de sa librairie ancienne. Il a été le mentor de Pierre, sans jamais l'avoir su, d'ailleurs. Leurs parcours professionnels se ressemblaient ; ceci explique cela…


La vieille librairie du 5 rue Charlemagne était un de ces endroits où toutes sortes de bibliophiles aimaient se rencontrer : des taiseux, des atrabilaires, des érudits ou de simples impétrants comme Pierre. L'âme de ces habitués la colorait de surprenantes tonalités ; ils s'y croisaient ; ils s'y retrouvaient même parfois sur certains sujets !


On pouvait y voir un célèbre critique gastronomique, tout de jaune vêtu, pousser la porte une bouteille à la main – les coteaux-du-Layon ont toujours eu la préférence du libraire. A peine entré le bouchon pétait déjà, le chant du chenin dans les verres disparates interrompait, un instant, le cours de la conversation et seuls les connaisseurs échangeaient un coup d'œil complice alors que les propos reprenaient de plus belle dans la boutique. On causait du temps, des bouquins, des ventes, des petites histoires du quartier, de peinture, d'histoire, de Paris et du monde en général…


J'y passais parfois quand le dictionnaire m'en laissait le temps. J'ai le souvenir d'un ancien membre du bureau du parti communiste fulminant contre le capital alors qu'une princesse passa en coup de vent pour nous parler de sa dernière exposition à Londres. Prenant parti de l'ignorer, le hiérarque la regarda du haut de son calice écarlate – c'était jour de Graves -, posa son verre sur une pile de livres, brossa sa barbe grise et nous  agrémenta d'un fort joli rot qui amusa l'assemblée…


Combien de fois, on voyait le libraire sourire malicieusement, levant son visage, le bleu de ses yeux clairs se tournant vers une édition de Rimbaud : Tiens, il est toujours là, celui-là ? Je craignais de l'avoir vendu…  Le regard perdu vers un improbable ailleurs, il nous récitait alors quelques vers de mémoire. Le 5 rue de Charlemagne, c'était tout ça, et encore un peu plus ; un livre à jamais terminé dont il faudra cependant  tourner, demain, la dernière page en soupçonnant que le meilleur était écrit dans les chapitres qu'on n'a pas lus…

Dans la vitrine du Musée de l'autographe et du manuscrit...
Pierre monte à Paris, ce week-end, pour fêter la retraite, bien méritée de son double-confrère. Nul doute qu'il essaiera de soutirer, à vil prix, quelques beaux ouvrages au boutiquier. Mais l'ancêtre n'est pas né de la dernière pluie ! La librairie ferme. Mais au fond, était-ce vraiment une librairie ?

Votre dévoué. Philippe Gandillet

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Pierre n'a pas encore ramené les clichés qu'il a fait à Paris. On y verra, bien évidemment, Pierre Besnault dans sa boutique mais aussi le musée Aristophil, exceptionnellement fermé quand il y est passé... Ph Gandillet

Pierre a dit…

Voilà les clichés attendus ! Pierre

Hugues a dit…

J'ai toujours pensé que librairie est bibliophilie, l'amour du livre en résumé, conservent!
Chapeau!
Hugues

Pierre a dit…

Félicitations Pierre Besnault ! Un exemple de ce qu'on peut encore faire quand le monde du travail encadré vous ferme la porte à 60 ans...

J'ai été amusé de constater que Pierre Besnault avait gardé son esprit de rébellion face à l'injustice de la solidarité républicaine. Quoi ? Cette retraite de commerçant est minable ! C'est indécent !

Je n'ai pas osé lui rappeler qu'il devait vraisemblablement cumuler deux retraites à plein temps, ce qui est rare. Dégouté ! Il ne cotisera plus... ;-))

Pierre

Daniel a dit…

Cher P. Gandillet, vous qui êtes si bien informé, Le La Guerinière en photo a t il trouvé place dans les bagages retour de Pierre, cela pouvait faire une belle prime de départ à la retraite pour ce libraire parisien sympathique, et votre ami de Tarascon ayant encore 33 ans de carrière devant lui pour faire quelques miracles et convertir le monde à la religion bibliophilique,il aura largement le temps de trouver un nouvel acquéreur à ce beau livre ;)) ?

Daniel B.

Anonyme a dit…

Il n'est pas impossible qu'il ait déposé un ordre d'achat pour les deux éditions...

Est-ce bien raisonnable ? Ph Gandillet