lundi 24 juin 2013

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : la musique intérieure de Charles Wagner…

Je vous avais prévenu, vendredi dernier, de mon retour estival en notre bonne ville de Tarascon. C'est donc sans surprise, mais avec l'espoir caché de se sentir attendu, que j'ai découvert, ce matin, le courrier qui remplissait la boite aux lettres de notre brave libraire tarasconnais. La lettre d'un jeune homme a attiré mon attention ; car, moi aussi, j'ai été jeune même si certaines personnes en doutent.

Cher Maître,

J'ai dix-huit ans. Je viens de passer mon Baccalauréat. Pris en charge par ma famille, par la société des loisirs et de consommation, je flotte au grès des courants d'opinions sur le fleuve de l'indifférence aux autres et à moi-même. A la base de la vie, il faut pourtant des certitudes, des principes arrêtés : mon dilettantisme intellectuel me conduit inévitablement au dilettantisme moral, je le sais. Je cherche, sinon un mentor, tout au moins un conseiller. Votre avis m'intéresse. Un lecteur fidèle.


A mon jeune lecteur,

Vous avez, en effet, besoin de la finesse de mon analyse et de quelques conseils pratiques. Si vous possédez déjà des sentiments élevés, il vous manque encore les convictions qui vont avec… Vous me rappelez " moi " ! Je n'ai qu'à fermer les yeux pour me revoir, à votre âge, vivre, espérer, aimer et parfois m'égarer. Admettez cependant que vous avez en face de vous un homme de quelques années plus vieux que vous. Il est ce que vous êtes, avec un peu plus d'horizon et de maturité. Il aimerait pourtant, à certaines heures, être l'arbre sous lequel vous vous asseyez pour songer ou pleurer. Dans le récit idéalisé qu'il a fait de sa vie, Goethe déclare que " ce que l'on souhaite dans sa jeunesse, on le possède en abondance dans la vieillesse ". Tout espoir n'est donc pas perdu mais je souhaite que vous puissiez accélérer la procédure grâce à mes conseils avisés !


Notre existence banale a, je le conçois, le plus souvent pour effet de nous faire oublier qui nous sommes. Elle nous couvre, selon l'occasion, d'oripeaux étincelants ou de haillons sordides. Mais il est des accents qui réveillent l'âme. Puisse mon exemple vous servir de fanal. Je voudrais vous faire concrétiser ce beau rêve de force, de bonté, de virilité d'esprit après lequel il n'est plus possible de se complaire dans les plaisirs fugaces et superficiels ou de s'abandonner au découragement stérile.


La différence entre un brave homme et celui qui ne l'est pas est simple : le premier est un homme de conscience, le second un homme de galerie.  Au second, peu importe que sa morale intérieure l'acquitte ou le condamne ; il y a longtemps qu'il ne la consulte plus… Son juge à lui, c'est le public. Il se surveille quand on le regarde. Aussitôt qu'il est seul, il n'a plus ni frein ni loi. Ce perpétuel cabotin attache plus de prix au jugement du dernier des spectateurs qu'à son propre jugement, et l'homme au monde dont l'estime lui importe le moins, c'est lui-même… Méritez-vous, que diable !


Vous me demanderez peut-être d'où me vient cette clairvoyance. L'expérience, jeune homme, le vécu !  Alors, qu'importe le reste ! Qu'on doute, qu'on se ramasse, qu'une bataille soit perdue n'est rien… si elle ne se transforme pas en déroute. Le plus important est de ne pas céder à la démoralisation dans le sens étymologique du terme ! Pour l'homme qui sait profiter de cette leçon, c'est une force que de douter ou d'avoir été quelquefois vaincu… J'en parlais encore récemment avec mon ami Charles Wagner qui reprit mes perspicaces idées dans un petit ouvrage qu'il fit paraître, avec quelque succès, à la fin du siècle. On connaît la musique…
Votre dévoué. Philippe Gandillet


WAGNER (Charles). Vaillance. Huitième édition. Paris, librairie Fischbacher, 1894. un volume in-8. Reliure demi-chagrin rouge, dos à nerfs, titre en lettres dorées, gardes colorées, couvertures conservées. 281pages. Bel état. 40 € + port

3 commentaires:

Pierre a dit…

Tout ça pour nous dire qu'il n'a pas changé... Pierre

Le Bibliophile Rhemus a dit…

et pour 40 € seulement !

Anonyme a dit…

Cet ouvrage est remarquable même si les idées qu'il met en exergue sont un peu démodées. Un jeune dénué de parti pris y trouverait matière à réflexion. Il existe des choix de vie qui ne sont pas dictés par des contingences financières mais par notre conscience.

A 40 €, le doute n'est pas permis... Ph Gandillet