lundi 9 janvier 2012

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Le devenir des villages du livre…


Fallait-il que Pierre, notre libraire tarasconnais, m’amène avec lui flâner dans le village du livre de Becherel, en ce jour pluvieux du mois de janvier ? Je ne le crois pas. J’ai acquis avec l’âge cette lucidité, cette clairvoyance, qui désespère les esprits les plus volontaires…

Comme je lui faisais remarquer qu’il ne ramenait de sa prospection qu’un seul ouvrage, butin très maigre selon lui, il me fit remarquer, à juste titre, que nombre de grilles étaient verrouillées, que les ouvrages étant proposés à des prix forts justes, il fallait simplement y voir le constat que les confrères ouverts étaient uniformément compétents, et que subséquemment la bonne affaire - le « Chopin » - se ferait de plus en plus rare avec le temps…

J’acquiesçais donc ! Il est vrai que l’accès à de nombreux sites en ligne provoque un lissage des prix chez les libraires qui possèdent une boutique. Les libraires internet-compatibles sont maintenant la majorité et le faux-pas se fait rare. .. C’est en engageant une conversation amicale avec une professionnelle à l’esprit et au magasin ouverts que j’ai néanmoins compris que l’orientation de Becherel avait changé avec la raréfaction de la clientèle bibliophile. Beaucoup de librairies ont maintenant leur coin « salon de thé » et la bouquinerie, avec son offre variée et ses petits prix, devient prépondérante : Le lecteur ayant remplacé l’amoureux des livres, il fallait que le village s’adapte.


Chez le lecteur, on aime le livre pour ce qu'il contient ; on le recueille sous toutes ses formes et dans l'état où il se présente. Ces fervents investigateurs ne jetteront pas avec mépris le volume désiré, parce que ses feuilles sont inégalement collées, son papier glacé et ses illustrations aseptisées ; ils ne s'offusqueront pas trop des taches d'encre, des annotations oiseuses, des petites marges et des feuilles jaunies. La bonne condition est pour eux un point secondaire ; souvent même ils béniront l'accident qui a fait dédaigner un ouvrage rare, à l’acheteur exigeant, pour le jeter entre leurs mains. Ces « bouquins » ont l’avantage d’être acheté à des prix dérisoires quand ils sont achetés…


Chez le bibliophile, on aime jouir de la substance des livres, on les traque pour en extraire le contenu et s'imprégner de leur esprit, et ceux qui, les saisissant au passage pour s'en faire les conservateurs, en contemplent amoureusement la forme, les restaurent, les revêtent de pourpre et d'or et les sauvent des profanations du vulgaire, s’il le faut. Certains d'entre eux recherchent spécialement les éditions très anciennes, d'autres sont en quête de celles produites dans telle ou telle spécialité d'étude. Ceux-ci guettent les chroniques à légendes, les mémoires chaudement imprégnés de couleur locale, les compilations pittoresques, les commentaires historiques semés de savoureuses indiscrétions ; ceux-là s'attachent aux travaux des philosophes, aux poétiques rêveries des mystiques, aux hardiesses des penseurs prime-sautiers. D'autres récoltent les premiers efforts de la science sous leurs formes étranges et empiriques : les recueils d'alchimie et d'astrologie, les cosmographies aux détails fabuleux, les histoires naturelles et surnaturelles, les discussions pour ou contre la sorcellerie et la démonomanie. Aux uns il faut des poètes et des conteurs ; aux autres, des satiriques et des pamphlétaires ou des hérésiarques avoués, heurtant audacieusement, au péril de leurs têtes, les idées de leurs temps. Ces ouvragent sont difficiles à se procurer et il faut au libraire de la trésorerie pour s’en rendre acquéreur…


On le voit, la question du choix des livres présenté dans une boutique est d'un intérêt primordial pour le libraire. Il conditionne la clientèle qui va pousser la porte et arpenter les rayons. Cette question est encore plus capitale lorsqu’un village du livre, c'est-à-dire une association de libraire, doit donner une orientation générale - une image - à son village. Attirer le simple lecteur est aisé mais c’est se retrouver en concurrence avec n’importe quel bouquineur, n’importe quelle association bienfaitrice présente dans les villes. Proposer de la marchandise plus haut de gamme, c’est cibler une clientèle bibliophile devenue rare et difficile.


Que croyez-vous que deviendront les villages du livre en France, dans l’avenir, sans ces passionnés ? Que deviendront Becherel, Montolieu, Fontenoy la Joute, Cuisery, La charité sur Loire, Montmorillon, Ambierle et Esquelbecq ? Y aura-t-il encore des bibliophiles pour les visiter ou bien ces villages se transformeront-ils, pour survivre, en parc à thème où l’on amènera les enfants, le week-end, pour voir des colporteurs du livre déguisés en costume de la belle époque ? Ce sont les questions que j’ai posées à Pierre sur le chemin du retour. J’attends toujours la réponse… Votre dévoué. Philippe Gandillet

13 commentaires:

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Oui, peut-être.
Mais il ne faudrait pas que "les libraires internet-compatibles" deviennent l'équivalent des "agences de notation" dont on parle beaucoup en ce moment et que tout le monde voudraient voir disparaître ...

Anonyme a dit…

Becherel est un espace de stockage pour des librairies en ligne et parisienne, qui trouve le mètre carré moins cher en Bretagne qu'à Paris, aux dernières nouvelles.
Il reste une librairie ou deux dignes de ce nom.
Toulouse voit sa librairie ouverte depuis 1917, fermer pour voir un magazin zinzin Orange ouvrir à la place.
Annonce de journaliste ce matin...
Que dire d'autres, sinon, qu'il faudrait arrêter de se mettre la t^te dans le trou, comme l'autruche.

Et réouvrir des échoppes petites avec des gens qui veulent bien travailler pour 3 quenouilles et 10 kopecks. Pour la passion.
Le maire de mon village m'a conseillé de changer de métier et de devenir developpeur de site, celui d'à côté m'a dit, pour la énième fois, que de toute façon, "c'é pa rentabe ct'affair, ma fille. Fo pas rester là, y fo fair ot'chose."
En ville, c'est pas mieux : mais d'ou kel sort la p'tite dame avec ses antiquités. C'est fini maintenant l'bouquin, c'est Fnac et Leclerc et compagnie, c'est internet et la tablette numérique..."

;-))

S.

Pierre a dit…

Eric avait mis un commentaire qu'il a supprimé, peut-être pour ne pas blesser sans le vouloir des libraires qui habitent un village du livre. C'est tout à son honneur. Il n’empêche que la remarque de Jean-Paul est pertinente.

Ce ne sont plus les libraires qui font le prix du livre mais les sites en ligne (comme les agences de notation). Cela peut aller dans les deux sens mais il est fréquent pour vendre, et je connais un libraire en ligne qui pratique systématiquement la chose, de pratiquer un prix plancher qui vous fait choisir ce professionnel en premier. Entre deux ouvrages, vous achetez le plus cher, vous ? (par contre, il se rattrape sur le port, c'est pathétique)

Je ne voulais pas participer à la sinistrose en publiant ce billet de Ph Gandillet, Sandrine. Je voulais simplement rappeler que les villages du livre (j'en ai dénombré 8) sont une composante non négligeable du marché du livre ancien et qu'il faut compter avec eux... Pierre

Anonyme a dit…

Je suis désolée d'avoir plombé ce billet. C'est plus fort que moi. Pour autant je ne pense pas que la sinistrose soit réelle, elle peut être entretenue pendant encore longtemps.
Les métiers autour du livre ont toujours été marginaux et à contre courant.
Les métiers d'Art en général, et l'Art, on ne peut pas s'en passer. Notre nature d'être concret, non plus.
Le virtuel doit retourner à sa juste place
(= un outil ou l'anonymat et l'enfumage doivent être proscrits), avec les choses qu'il faut
changer à partir de maintenant , genre la déragulation au profit du trés trés court terme, comme votre professionnel qui pratique les prix planchers ... à boycotter.
Il faut du courage pour écrire ce que j'écris, je le pense : être convaincu d'avoir des bons sentiments et mettre en place des régles concrétes, des consensus.
Une juste mesure, la raison de mon blog, montrer, désacraliser le travail qui est fait en restauration, reliure pour évacuer tous les charfougnous qui s'imaginent encore qu'un emplâtre sur une jambe de bois, à 40 euros, ça fait l'affaire.
les bénévoles et les club qui massacrent en croyant bien faire.
Mais je me mets à dos la profession qui forme des demis relieurs parce que les cours, ça rapporte et, surtout, on ne dit pas que ça va mal. Non, on dit l'inverse en disant pourvu que ça dure, les aveugles.

AH! mais alors zut, quoi. Est-ce que 2012 ne sonne pas à vos oreilles comme un appel à réformer. Internet a une puissance du nombre de gens intelligents qui n'ont plus que ce moyen pour s'exprimer et s'épanouir, faire des choix de vie intelligents.
Et le dire.
Petit à petit ça va faire son chemin.

Bonne journée à vous,
Sandrine.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

l'ennui naquit un jour de l'uniformité (Martial)

sebV a dit…

Sandrine je connais beaucoup de monde (dont moi) qui serait à payer cher une "reliure" cuir sur mesure pour son ipad...

Pierre a dit…

Très bonne idée Sebv ;-)) Pierre

pascalmarty a dit…

Allez, tiens, je vais mettre une pointe d'optimisme et d'anti-manichéisme dans tout ça. Le livre ancien et a fortiori la bibliophilie pure et dure, ç'a a toujours été un marché de niche, longtemps réservé à une élite fortunée. Sans des gens comme Pierre, je n'aurais jamais imaginé pouvoir m'offrir de temps en temps un bouquin du XVIIIe. Mais Pierre, si j'ai pu avoir vent de son existence c'est bien grâce à Internet. Pour ce qui est des livres modernes, il ne s'en est jamais vendu autant qu'aujourd'hui et ils ne sont pas tous fabriqués à la dégueu, tant s'en faut. Et même les poches, tiens : je viens de constater que les nouveaux Folios sont plutôt de meilleure qualité que les anciens. Ceci dit, je me demande de plus en plus si, pour les poches, justement, je ne vais pas passer à la liseuse et à l'encre électronique. Est-ce que ça m'empêchera de continuer à acheter des livres neufs et des livres anciens, je ne crois pas, non. M'est avis que la lecture a encore de beaux jours devant elle. Et plus les lecteurs auront d'occasions de lire, plus ils auront de goût pour le livre, sous toutes ses formes.

Pierre a dit…

Ben voilà !!! Le rayon de soleil vient de l'Auvergne ;-)) C'est pas banal... Les tablettes qui sauvent le commerce du livre ancien, je trouve ça sympa. Pierre

Nadia a dit…

(Pascal a raison).

C'est vraiment un sujet récurrent sur ce blog. Ca vire à l'obsession.

Pierre a dit…

(Nadia a raison).

Pascal a parfaitement analysé le contexte. Pierre

Textor a dit…

Certes, Becherel n'est peut-être plus ce qu'il était pour dégoter un incunable à 80 euros (quoique ... en cherchant bien ...) mais vous oubliez l'essentiel : qu'il est bon de se promener dans un si joli village, un peu battu par les vents et les embruns, au milieu d'une bonne quinzaine de libraires tous passionnés, c'est à dire tous un peu fous (oufs, on dit maintenant). Il y a peu d'endroit où un bibliophile se sente aussi bien qu'à Bécherel
Je vais vous dire une chose: ce qui manque à ebay, ce sont les embruns !!

Textor

Anonyme a dit…

Oui, c'est bien vrai tout ça.
Ceux qui lisent en général, lisent aussi bien de l'ancien que du neuf, que sur des tablettes.
Même les paquets de gateaux, le matin.
A la poursuite d'une idée et de sa genése.

Le commerce, c'est autre chose. Surtout le commerce du livre. Les villages du livre, c'est difficile d'y rester et d'y durer. Je me suis toujours poser la question de savoir entre un village d'artisans, un village du livre et une campagne où tout le monde ne vient pas, mais vous repère, ce qui était le plus courageux.

Bien à vous,
Sandrine.