mercredi 19 janvier 2011

La politesse mondaine et l'honnête homme en France au XVIIe siècle par M. Magendie.


La dernière causerie de Philippe Gandillet, ici , a provoqué un débat sur la notion d'honnête homme. J'ai pensé qu'il vous serait agréable que j'en rappelle les contours pour qu'une méprise sur la réputation de misogynie de notre chroniqueur du lundi soit étouffée dans l'œuf. Cela tombait bien, j'avais sur les rayonnages un ouvrage qui développait le concept dans ses moindres détails. En voici les grandes lignes…

L'honnête homme est un terme qui désigne au XVIIe siècle, une personne cultivée, modérée, ayant le sens des convenances sociales et le goût de la vie mondaine de l’époque. Ses sentiments sont nobles. Son honnêteté intellectuelle et morale est exemplaire. Un peu dans le genre de Philippe Gandillet, n'est-ce pas ?


Respecter les bienséances, c'est savoir ce qu'il convient de dire et de faire dans une circonstance donnée, c'est avoir le bon goût et les bonnes manières. La société policée du XVIIe siècle, composée principalement de l'aristocratie ancienne et de la noblesse parlementaire, auxquelles s'agrège peu à peu la partie riche et éduquée de la bourgeoisie, cherche à formuler les règles idéales du comportement social sous le nom d'honnêteté. Mais n'est pas honnête homme qui veut ! Il y a deux sortes d'honnêteté : L'une mondaine, l'autre morale, et leur définition comme leur champ d'action se recoupent parfois, voire se contredisent au cours du siècle. Molière montre, d'ailleurs, admirablement dans Le Misanthrope l'opposition entre une attitude mondaine de conciliation et une attitude morale intransigeante, à travers les figures de Philinte et d'Alceste…

La société a ses travers et certaines marques de politesse ont pu laisser penser à des marques de flatterie. Deux écrivains, qu'on assemble parfois sous l'étiquette de "moralistes" ont stigmatisé ces excès. La Fontaine dans ses Fables et La Bruyère dans ses Caractères. Pour comprendre la théorie de l'honnêteté, il faut se souvenir du précepte latin : Intus ut libet, foris ut moris est (A l'intérieur, fais comme il te plaît, à l'extérieur, agis selon la coutume). L'honnête homme possède des lumières sur tous les sujets mais surtout, il ne doit pas ennuyer. Il sait qu'au cours d'une conversation, il a affaire à des personnes inégalement pourvues par la nature et ceci quelque soit leur sexe. Il lui faut donc éviter le pédantisme. Là encore, il doit s'adapter à son auditoire


L’idéal de l’honnêteté se trouva résumé dans la publication en 1630, par Nicolas Faret, d’un traité de civilité intitulé L’Honnête Homme ou l’art de plaire à la Cour où il explique aux nouveaux venus à la Cour comment réussir dans "le monde". L’art de l’honnête homme est un art de plaire, mais pas un art de parvenir : L’honnête homme de Faret n'est pas un courtisan… En fait, le but de l’honnête homme est le bonheur. Pour y arriver, il doit se faire aimer des personnes qui lui sont chères. En effet, l’honnête homme veut plaire à autrui, mais il veut surtout conserver l’harmonie et l’ordre établi de la société. Le XVIIIe et le XIXe siècle virent une transformation de l’idéal de l’honnête homme tel qu’il avait été défini aux siècles précédents. Le philosophe devint l’authentique honnête homme. Il ne devait plus se taire afin de mieux plaire à autrui comme le faisait l’honnête homme de l’époque classique !

Et l'honnête homme du XXe et du XXIe siècle, me direz-vous, quel est-il ? Je compte éventuellement sur vos propositions et vos définitions. Personnellement, je connais un modèle ;-)) Pierre


« J'ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'être tout à fait honnête homme que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts ». La Rochefoucauld Maximes (1665)

« Un honnête homme, que je ne distingue pas de l’homme de bien, doit tâcher d’être utile à sa patrie, et, en se rendant agréable à tout le monde, il est obligé de ne pas profiter seulement à soi-même, mais encore au public, et particulièrement à ses amis qui seront tous les vertueux. » Nicolas Faret l’Honnête Homme ou l’Art de plaire à la Cour (1630)


"..ce prince était un chef-d'oeuvre de la nature; ce qu'il avait de moins admirable, c'était d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul; il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans toute sa personne qui faisait qu'on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n'y avait aucune dame dans la Cour dont la gloire n'eût été flattée de le voir attaché à elle; peu de celles à qui il s'était attaché se pouvaient vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n'avait point témoigné de passion n'avaient pas laissé d'en avoir pour lui. Il avait tant de douceur et tant de disposition à la galanterie qu'il ne pouvait refuser quelques soins à celles qui tâchaient de lui plaire: ainsi il avait plusieurs maîtresses, mais il était difficile de deviner celle qu'il aimait véritablement ". Madame de La Fayette La Princesse de Clèves (1678)


MAGENDIE (M). La politesse mondaine et les théories de l'honnêteté en France au XVIIe siècle. Paris, librairie Felix Alcan, sd (1930). 2 volumes grands in-8, brochés de 943pp. Couverture cartonnée. Le deuxième tome présente une trace de mouillure claire sur le premier plat réduit aux premiers feuillets. Non coupé. Bons exemplaires mais extérieurement un peu sales. 50 € + port

17 commentaires:

Pierre Bouillon a dit…

Cher Pierre,
Vous prenez bien des détours pour me flatter sans me nommer. Merci pour cette longue description de mes meilleures qualités.
Cordialement
Pierre B.

Pierre a dit…

J'avais, bien sûr, pensé à nos amis québécois qui sont d'honnêtes d'zhommes... (je ne dis pas brave homme car en Provence, le sens est péjoratif)

Pierre, le hasard fait qu'aujourd'hui (et ce n'est pas une galéjade) un client est venu à la librairie en ayant découvert ma boutique grâce à votre blogue ! Il s'agit, comme vous, d'un passionné de dictionnaires de l'Académie (il m'a montré ses exemplaires sur son i-phone, c'est à blêmir !) et comme il voyage beaucoup, il envisageait de faire votre connaissance...

Le monde des amoureux de la langue française est petit ;-))

Amitié. Pierre

Pierre Bouillon a dit…

Je suis content d'apprendre que ce bibliophile a découvert votre librairie grâce à mon blogue. Quand je passerai, à mon tour, à votre librairie, vous me devrez un rouge bord de votre meilleur vin puisque je rabats les chalands pour vous ! Vous aiguisez ma curiosité en me disant que ce bibliophile est passionné, comme moi, de dictionnaires de l'Académie. J'aimerais bien correspondre avec lui ou le rencontrer. Je vous prie donc de lui laisser mon adresse courriel s'il ne l'a pas remarquée en visitant mon blogue: pierrebouillon1@gmail.com
Je souligne en terminant la qualité, par la langue et le contenu, des nombreux articles que vous mettez en ligne. Vous êtes un honnête homme finalement.
Cordiales salutations
Pierre B.

Textor a dit…

Il faut en convenir: Pierre est un honnête homme, comme on l’entendait au XVIIème siècle, il plait aux hommes comme aux femmes (surtout aux femmes) et son commerce est agréable (et lucratif).
Vous avez noté que l’expression « une honnête femme » n’a pas du tout le même sens et évoque davantage une matrone rangée des voitures.

T

Anonyme a dit…

:-) Une femme honnêyte, pas rangée des voitures.

Pierre a dit…

Une honnête femme au XXI e siècle est une personne cultivée, charmante, modérée, ayant le sens de l'humour, le goût de la vie et une jolie voiture avec des sièges en cuir. Ses sentiments sont nobles. Son honnêteté intellectuelle et morale est exemplaire, c'est pourquoi elle est ne gouttera jamais au bonheur parfait…

Anonyme a dit…

Très belle définition de l'honnête femme, à ceci prêt qu'elle sait choisir le monsieur qui lui permettrA de conduire et de se poser honorablement dans ledit siége en cuir, tout en lui faisant croire que le bonheur parfait existe en ce bas monde, ne laissant subsister aucun doute quant à son intelligence et son honnêteté.
Bien à vous
Sandrine.

Jeanmichel a dit…

Oh !... quand même !...
"Elle ne gouttera jamais" !...

Pierre a dit…

Elle ne goûtera bien sûr ;-))

Ce n'est même pas un Parkinson débutant. Pierre

Nadia L* a dit…

Tiens, depuis que Sandrine nous fait des visites régulières, j'ai moins envie de monter au créneau ! je me sens enfin comprise, soutenue dans ma lutte contre tous les hommes qui peuplent ce blog. Et comme il est bon de lutter contre quelque chose que l'on aime !

Je veux bien être intellectuellement et moralement honnête, mais avec les critères subjectifs que j'accorde à l'honnêteté : c'est d'abord être en paix avec soi-même et lucide quant à ses agissements, qu'ils soient réprouvés ou approuvés par le reste du peuple (parfois bien hypocrite)...

Anonyme a dit…

Entre femme, c'est bien normal, un peu de solidarité féminine , qui s'assume sans pretendre à autre chose que ce qu'elles sont: c-à-d: cultivée, douce, féminine, intelligente, sensuelle, délicate, curieuse, pleine d'humour, aimant les belles choses et ne tolérant aucun écart de goujaterie... Ce qui laisse un nombre infini de commentaires à faire sur ce blog.
Comme sur d'autres.
Mais je vous aime bien quand même, Messieurs. Je vous trouve tendrement touchants malgré votre poltronerie recurrente et à mon avis incurable;
Bien à vous.
Sandrine.

Nadia L* a dit…

Ah alors si on attaque le chapitre de la poltronerie ! ça pourrait alimenter encore quelques pages (desquelles on va se faire chasser s'ils sentent trop le vent tourner.... tiens, je retourne à l'apéro !)

Anonyme a dit…

oui oui moi aussi. Mais bon, ceci étant cela. Il y a un côté très attachant dans chaque défaut, dont je ne me crois pas entiérement dépourvue. pensez vous, Nadia, ils ne vous chasseront pas... A qui feraient-ils leurs démonstrations?
et puis, je vous dis, que ferions nous sans eux...

roma13 a dit…

Un honnête Homme du XXI siècle, est un Homme qui dit la vérité, quelqu'elle soit, et ce malgré les coutumes du pays dans lequel il vit. Héritage de cette société du XVII siècle, la politesse guindée et totalement factice ("à l'intérieur, fais comme il te plait, à l'extérieur, selon la coutume"... aucune franchise de coeur, comment peut-on être honnête ainsi?) a joué tellement de tours aux jeunes âmes sans expérience! Cette génération préfère dorénavant la clarté des mots au style; elle apprécie plus le fond des idées, qu'elle perd de plus en plus de vue, aux tournures enjolivées qu'elle perçoit comme de la tricherie basse et minable.
Pour être un Honnête Homme, il faut donc, et avant-tout, une franchise d'âme. La culture importe peu, puisqu'elle change tout le temps; selon les époques, les historiens, et les pays, nous savons que ce que nous apprenons n'aura plus aucune valeur d'ici une centaine d'année. Et elle sera complètement perdue d'ici un millier ou deux. Il faut donc de la "jugeote", une certaine flexibilité d'esprit sans déshonorer la force de la volonté. La créativité et l'imagination sont les nouvelles valeurs de nos générations. Le passé nous semble trop lourd de meurtres, de génocides, de viols physiques et de vols d'esprits, et nous essayons de reprendre un nouveau départ, en partant de rien, en étant conscient des erreurs déjà commises. Je crois que le pire, c'est de se sentir piégé dans un cercle-système, trop immense et imposant pour nos mains individuelles, qui ne se brisera que lorsqu'une "conscience commune" se soulèvera. Mais comment avoir une "conscience commune" lorsque chaque personne se sent à l'écart?
je ne me rappelle plus de l'auteur de cette phrase, mais je conclurai ainsi; "Avant, nous étions séparés, mais tous pareils. Maintenant, nous sommes tous ensemble, mais tous différents."

Pierre a dit…

Vous êtes sans conteste un honnête homme du XXIeme siècle, Romaric, et c'est votre jeunesse qui vous pousse à cet angélisme où la vérité serait comme la clé de voûte des rapports humains. La vérité n'est pas toujours bonne à dire !

La politesse guindée et quelquefois factice, que l'on pourrait qualifier de diplomatique, qui règle tous les rapports humains, de la cuisine, aux champs de guerre est la meilleure garantie de l'équilibre entre les sociétés et de l'harmonie du couple (sic).

Pour ce qui est des rapports entre les nations, ce n'est pas moi qui le dit mais Voltaire qui se louait des valeurs du commerce quand elles dépassaient les convictions religieuses, pour un temps oubliées.

Pour ce qui est du couple, il s'agit simplement du fruit de mon expérience personnelle. Ma grand-mère qui était mariée à un "saint homme", mon grand-père, me disait que les jeunes femmes divorceraient moins si elles brodaient leurs lettres de rupture. Il y a des réflexions ou des vérités qui ne passent pas une nuit d'insomnie ;-))

Voilà, Romaric, ce que je voulais vous dire. Ayez cette franchise d'âme qui vous honore mais épargnez-vous la franchise des mots qui est parfois cruelle. Pierre

Nadia L* a dit…

Mention très bien pour votre grand mère, Pierre. Quant au "jeune" Romaric, on ne va pas condamner une envie d'honnêteté et de vérité, en ces temps ou le faux-cultisme est roi.

Mais je sais aussi (et parce que je date un peu moi aussi), que la vérité doit être soigneusement emballée et dosée, parfois subtile, mais l'essentiel (comme je le disais précédemment) et de la crier haut et fort entre soi et soi.

roma13 a dit…

je m'en tiendrais donc à vos avis, si magnifiquement mesurés par le temps!=)