lundi 18 octobre 2010

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Satiricon ou Satyricon ?


Je reçois, ce matin, le courrier d'un lecteur qui croit que ma largesse d'esprit ira jusqu'à cautionner des romans à proscrire pour la jeunesse :

Cher Maître, votre ami Montag vous a suggéré de nous parler du Satiricon de Pétrone. Je vous connais assez pour être sûr que vous vous plierez à cette demande. Si vous ne passez pas votre article, je me tire une balle dans le pied !

La signature illisible me fait penser que nous avons affaire à un latiniste… Je m'incline car Pierre a, dans sa librairie, quelques ouvrages qui illustreront de façon parfaite l'œuvre de Petrone. Le Satiricon, illustré par Georges Lepape (1941), est de ceux-là ! Peu d'illustrateurs du Satiricon ont, à ma connaissance, mis en valeur la dimension homosexuelle de l'ouvrage, allant même parfois jusqu'à la nier. Reconnaissons que Georges Lepape a tout de même su nous croquer quelques jolis garçons. Le frontispice est un bon résumé de l'amour (un peu possessif, on le voit) d'Encolpe pour Giton et de la lutte dont il est l'objet entre Encolpe et Ascylte…


Quallis nox fuit illa,di deaque ! / Quelle nuit! O transports!
Quam mollis torus! Haesimus calentes  / O voluptés touchantes! Nos corps entrelacés,
Et transfundimus hinc et hinc labellis / et nos âmes errantes, se confondaient ensemble
Errante animas,Valete,curae / et mourraient de plaisir,
Mortales! Ego sic perire coepi / C'est ainsi qu'un mortel commença de périr, »


Peu d'oeuvres antiques ont autant inspiré la postérité que le Satiricon (littérateurs et plus récemment cinéastes) ; peu ont une telle aura sulfureuse et peu sont en fait aussi mal connues. Ce texte fait question depuis l'Antiquité tardive et à ces multiples interrogations, les réponses ne sont que partielles et sujettes à caution. Il ne nous est parvenu qu'une partie du Satiricon ; les morceaux qui nous ont été conservés présentent bien des lacunes, bien des obscurités, bien des fautes, non seulement l'époque où vivait Pétrone, non seulement le temps et le lieu où se passe le roman sont discutés, mais on est d'accord ni sur l'identité de l'auteur, ni sur le but de son oeuvre, ni sur l'authenticité d'une notable partie des fragments existants…



1 / L'auteur du Satyricon : Nommé sans indication sur les manuscrits comme Titus Petronius Arbiter. Il nous reste trace de onze personnages latins (dont un évêque canonisé par l'Eglise !) ayant porté ce nom. Le candidat ayant recueilli le plus de suffrages est le plus célèbre de tous, le Pétrone favori puis victime de Néron que Tacite décrit comme un voluptueux raffiné ayant envoyé au Prince avant sa mort un pamphlet satirique décrivant ses turpitudes. Si l'hypothèse est séduisante par divers aspects, de multiples incohérences (historiques,stylistiques,etc), l'absence de son nom comme l'auteur du roman dans maintes sources antiques, font douter de sa justesse. D'autres hypothèses mieux étayées le voient comme un auteur plus tardif, un dévot de la littérature et de l'art antique, vivant dans une période plus décadente qu'il combat sans pouvoir s'en abstraire totalement, antérieur à Dioclétien toutefois (cité par des auteurs du IIIeme siècle mais sans pouvoir fournir aucun nom). Son lieu de naissance est tout aussi obscur. Citons néanmoins sa possible origine gauloise (d'après Sidoine Appolinaire) ; il aurait même était marseillais ou du moins provençal (cocorico en langue d'Oc !)…



2 / Le texte que nous possédons se compose de 3 parties ; la première et la troisième racontent les aventures d'Encolpe et de ses amis, la seconde décrit un banquet donné par l'affranchi Trimalcion. Ceci forme probablement, suivant les estimations entre la sixième et la douzième partie, un ensemble beaucoup plus vaste aujourd'hui perdu. Il apparaît possible que ce résultat soit l'oeuvre d'un abréviateur qui a copié,résumé ou conservé ce qui était à sa convenance selon un but précis ; ce résumé ayant été lui-même altéré et fragmenté au fil des copies successives. Enfin dernière remarque et non la moindre, les Aventures d'Encolpe et le Festin de Trimalcion ne sont possiblement pas de la même main!



3 / Les personnages et le cadre: Le lieu le plus vraisemblable des aventures de ces protagonistes serait un port méditerranéen. Encolpe le héros principal est plutôt romain, issu d'un « bon milieu » donc avec un bon bagage intellectuel mais dévoyé, lâche et débauché et poursuivi par la justice ; Giton, jeune garçon, son esclave, son amant, aimant plaire à l'un et l'autre sexe, est plus amoral plus qu'immoral ; Ascylte, franc vaurien, opportuniste, plutôt grec, compagnon de débauche sans être ami réel ; Trimalcion, parvenu, charlatan crapuleux et grossier, emplis des défauts inhérents à l'humanité...



Cette oeuvre a été diversement reçue au fil des siècles avec autant de détracteurs que de laudateurs, tant pour son contenu évident ou supposé que pour son style. Elle a été utilisée comme inspiration (La Fontaine pour la Matrone d'Ephèse, Fellini plus récemment au cinéma, etc) et plus largement - comme bien d'autres textes - pour étayer des thèses modernes… En résumé (mais si ! Et j'en finis) : Pétrone, sans doute, n'a voulu faire qu'un roman. C'était un sceptique élégant qui ne voulait être dupe de rien, ni des dieux, ni des hommes ; sceptique en religion, il l'est aussi en morale et n'a pas le culte de l'humanité. Le Satyricon peut donc être classé parmi les « Ménippées ». Ces ambiguïtés, ces contradictions, ces obscurités - accrues encore par le temps - rendent peut-être, par le mystère dont il reste enveloppé, plus attachantes que celle de bien d'oeuvres plus parfaites. La lecture de ce « demi-chef d'oeuvre » que l'on ne peut que conseiller de lire ou de relire servira afin de s'en faire une opinion personnelle…Enfin,et en vrac, quelques citations de Petrone pour prolonger le plaisir:

« La rareté fait le prix des choses » (très bibliophile,n'est-il pas?)
« Que peuvent les lois là où seul l'argent est roi »
« L 'amitié, un beau nom qu'on change quand il gène »
« Il est rare de voir la sagesse alliée à la beauté »
« Il vaut mieux avoir un bel engin qu'un beau génie » (et je demande par avance pardon à la plus belle moitié de l'humanité)


PETRONE. Le Satiricon. Paris, Chamontin, 1941. In-8, broché, 286 pages. Couverture illustrée rempliée, illustrations couleurs de George Lepape. Traduction de Laurent Tailhade. Edition tirée à 3225 exemplaires numérotés. Un des exemplaires sur vélin. Quelques rousseurs. Vendu
PETRONE. Le Satiricon. Texte établi et traduit par Alfred Ernout. Belles Lettres, 1958 - In-8°, broché, couverture orange, XLVII, 177pp x 2 (texte latin et traduction française), LXIII, index. Exemplaire comme neuf. Vendu

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Le Satyricon de petrone est paru à l'enseigne du pot cassé dans la "bibliothca magna" avec un i grec, et non pas avec un i romain. Encore fallayt-il le préciser. Ph G

Anonyme a dit…

Même avec ses trous, cette loque antique reste sublime.
Merci Pierre, de cette présentation.

Montag

Pierre a dit…

Je rends à Jean-Pierre les éloges qu'il mérite ! Nous en avons parlé à la boutique pour être d'accord sur trois points. 1/ Ce n'est pas un chef d'œuvre comme peuvent l'être certains textes antiques. 2 / Mais c'est un témoignage très intéressant fait (probablement) par différents auteurs de l'époque. 3 / Il faut déposer ses règles de morale chrétienne sur la table de nuit avant la lecture de l'ouvrage pour ne perdre le peu d'estime que l'on a pour la décadence romaine... Pierre

Textor a dit…

Nous savons depuis l’Antiquité tardive que ce n’est pas Pétrone qui écrivit le Satiricon, puisque celui-ci était boulanger dans le quartier de Tibur (Dans une petite rue perpendiculaire au Cloaca Maxima) mais un type qui vivait à la cour de Néron et qui s’appelait Peppone, et qui était peut-être provençal.
Ces précisions apportées, Merci pour ce billet magistral !
T

Pierre a dit…

Un ami de ma grand-tante qui a bien connu sa famille m'a indiqué qu'il serait même tarasconnais du côté de son père...
Très beau billet, en effet. Pierre

Nadia L* a dit…

Alors s'il est tarasconnais ! tout est dit...