mercredi 23 décembre 2009

Visite de la bibliothèque d'un ami : Jean-Michel


J'avais demandé à quelques amis de me parler de leur bibliothèque afin d'en faire un petit article. C'est Jean-Michel qui intervient sur le blogue avec beaucoup d'érudition et de délicatesse qui ouvre le bal. Moi, j'adore la façon dont il présente ses ouvrages !

" La première question que l’on se pose est celle de l’origine de la volonté de se créer une bibliothèque. Vient-elle d’Enid Blyton ou d’Alexandre Dumas père ?

L’unité tinctoriale des séries roses ou vertes joue-t-elle un rôle aussi important que la merveilleuse découverte du pouvoir d’évasion et d’empathie picaresque ressentie à la première lecture du Comte de Monte-Christo ?

Puis on se rend compte d’une volonté qui s’affirme en constatant sa réticence à prêter un ouvrage que l’on possède et les arguments qu’on oppose aux désirs du quémandeur : Je n’ai pas fini de le lire, je l’ai perdu, je l’ai déjà promis à un autre, etc. L’imagination ne manque pas pour protéger un ouvrage que l’on imagine déjà graisseux sur une table de cuisine, oublié au dehors, promis aux redoutables ciseaux du petit frère. Disparu du champ de vision, son absence gêne l’ordonnance de l’ensemble au point que son manque est la seule chose qui reste visible.

On l’a prêté, on l’a perdu pour toujours. Car un emprunteur ne demande pas un livre, mais une partie de celui-ci : il n’emprunte que la lecture. Une fois celle-ci achevée il pourra considérer qu’il n’a plus rien à rendre, le livre ayant perdu sa substance.


Mais, pour revenir, aux origines, une fois que le contenu a suffisamment accroché, c’est le contenant qui se met de la partie pour séduire. Le livre possède les bonnes dimensions et le poids idéal pour faire une collection. Une forme carrée si agréable à ordonner et à ranger, un poids et une rigidité le mettant à l’abri des courants d’air ou de l’humidité ambiante, néfastes aux timbres-poste, un agencement parallélépipédique qui le fait tenir sur toutes ses faces, chacune ayant son propre intérêt. Son poids surtout est de bonne mesure, apte à satisfaire la main qu’il emplit, il ne se fait vraiment sentir que lorsqu’il s’accumule en trop grand nombre à la faveur d’évènements fâcheux dont il ne fait que renforcer le caractère désagréable. Il faut répéter à l’envi qu’une bibliothèque ne se déménage qu’en de nombreux petits cartons pour ne pas risquer les dégâts générés par le gros carton qu’on traîne faute de pouvoir le soulever, ou, pire, la catastrophe de celui qui s’éventre, ce qui conduit à une double souffrance, morale par les atteintes irrémédiables produites aux livres ainsi malmenés, et physique quand les chers objets chutent sur les doigts de pieds.


La simple et nue évidence est là, comme la constatation d’une loi naturelle : on réfléchit bien mieux, on pense plus aisément en ayant dans son dos et autour de soi (devant soi une fenêtre est indispensable) des rayonnages chargés de ces volumes, mis là comme autant de talismans bénéfiques ; Il ne fait jamais froid dans une bibliothèque, et l’on a pour ces épais dominos la même respectueuse attention que celle qu’on aurait envers les dépouilles opimes de tout ce qu’on a su en l’oubliant un peu.


Eh bien, puisqu’il faut choisir cinq livres représentatifs, tentons l’expérience.

Numéro un : Le Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas père, parce que ce fut le premier roman capable de me tenir des après-midi entières dans l’ombre d’un grenier.
Numéro deux : Vive patrie, de Paul Fort, pour ses souvenirs associés, mon père et sa sœur (ma tante) l’ayant connu à Montlhéry, celle-ci racontant à qui veut l’entendre comment Paul Fort, venu se ravitailler au village dans sa carriole tirée par un âne, l’a saluée d’un baise-main alors qu’elle n’avait que quinze ans.
Numéro trois : Plumons l’oiseau d’Hervé Bazin, à cause de son caractère spéculatif. Désirant le lire, je l’avais acheté d’occasion sur « Chapitre.com ». L’exemplaire que j’ai reçu était dédicacé, et même si ce n’est pas à moi que cette dédicace s’adresse, il m’a ouvert les yeux sur d’autres collections parallèles possibles, celles des ouvrages portant la griffe de l’auteur.
Numéro quatre : Le Deutéronome, dont j’ai parlé par ailleurs. C’est, je l’imagine, le livre ayant le plus de valeur vénale en ma possession. Je n’en suis malgré tout pas vraiment sûr.
Numéro cinq : Les sept volumes plus un supplément du Nouveau Larousse illustré, achetés par mon arrière grand-père paternel lors de l’exposition universelle de Paris en 1900. Ils représentent l’index exhaustif de l’univers connu à cette époque, et il faudra décidément que je me procure un lutrin pour continuer à les consulter sans dommage.

Voilà tout à coup que je me rends compte, grâce à ces exemples issus de mon ressenti immédiat, que la relation d’un homme avec sa bibliothèque serait passionnelle ? "

Jean-Michel, je confirme : Passionnelle mais un peu moins désintéressée lorsqu'on en fait son métier… Pierre

10 commentaires:

Pierre a dit…

Bel article d'un bibliophile lecteur.

Bel article d'un bon écrivain.

Pierre

Pierre Bouillon a dit…

Le comte de Monte-Cristo. Quel livre impérissable.
Le Nouveau Larousse Illustré; bien fait et toujours utile. Complétez-le avec le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle ( 15 volumes+ 2 Suppléments ). Vous ne le regretterez pas.
Merci pour cette présentation,courte et bien tournée, de votre bibliothèque.
Pierre Bouillon

Jeanmichel a dit…

Pierre Bouillon, merci pour vos remarques et votre proposition bien alléchante. Si vous m'en faisiez cadeau, je ne refuserais pas. Peut-être un peu tard pour Noël, mais mon anniversaire est le 31. Sérieusement, c'est une piste qu'il faudra explorer.

Pierre (tout court) est décidément très gentil !

Pierre Bouillon a dit…

J'aime votre humour Jean Michel. Vous possédez cet art qui consiste à tourner les mots à votre avantage; ma suggestion n'était pas une proposition. Ce que je ne vous disais pas: je possède deux " Grand Dictionnaire Universel " du XIXe siècle ( mais un seul a les deux Suppléments ). Donnez moi la deuxième édition du Dictionnaire de l'Académie française ( 1718 ), que je recherche, et je vous enverrez l'exemplaire qui n'a pas les Suppléments, et plus encore... ( sourire ).

Anonyme a dit…

Joyeux Noël à Pierre et à ses lecteurs, et vive ce blog parmi mes favoris !

Montag

Pierre a dit…

Voilà qui me fait bien plaisir !

Joyeux Noël à toutes et à tous, à ceux qui ont les pieds dans la neige, à ceux qui ont les pieds dans les flaques et à ceux qui sont au soleil de l'hémisphère sud.

Pierre

Bertrand a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Bertrand a dit…

Joyeux noël juste avant la dinde qui cette année s'est transformée en raclette savoyarde...

Bravo pour ce blog qui me fait désormais perdre un temps fou ! Damned ! Comment faire pour y échapper ? Il est devenu indispensable.

PS : Un grand coup de casquette à Philippe Gandillet qui du haut de sa grandeur doit se sentir un peu seul ce soir non ?

B.

Nicole Meyer a dit…

Joyeux Noël, quel cadeau ces quelques mots pour la naissance et la création de votre bibliothèque, Jean-Michel. Que d'amour pour ces objets qui ont une âme et que de respect pour pour ces noms d'auteurs disparus.Mais la pensée du matin me fait imaginer qu'une bibliothèque ressemble à un cimetière où l'on viendrait se recueillir...

Jeanmichel a dit…

Un cimetière, si vous voulez, mais constitué alors de cénotaphes à la grecque faits tout exprès pour accueillir les mânes des ancêtres illustres qu'on ne veut pas voir disparaître à jamais.