lundi 28 décembre 2009

Causerie du lundi de Philippe Gandillet. Mon mari est bibliomane. Que faire, cher Maître ?


Voici en quels termes, je reçois cet appel désespéré d'un cliente de Pierre qui m'a glissé cette missive dans la boite aux lettres, ce matin. Jamais un vendeur de livres ne donnera de remède contre cet aimable penchant, vous vous en doutez. Autant se tirer une balle dans le pied diraient certains ! Mais, moi, vous savez…

Tout d'abord et avant de donner la réponse géniale qui s'impose, il faudrait cerner de façon précise et concise ce que l'on entend par " bibliomane ". Pour ma part, je pense que le bibliomane peut être défini comme une personne qui achète trop de livres par rapport à son salaire ou à la taille de son logement. Il aime les livres et la littérature. Il peut récupérer les livres des amis qui divorcent, simplement pour leurs éviter le pilon. Il lit les livres, il les a lu ou il les lira s'il a le temps. Ses proches, ses amis et sa famille le prennent pour un original mais il ignore ces reproches… Le bibliomane est un brave homme.


Voyons donc la lettre de Nicole :

" Votre Grandeur,

Mon mari a une maîtresse exigeante ; le livre. De plus, c'est un généalogiste amateur... Tout espoir est-il perdu ? Tout d'abord, laissez moi vous présenter sa bibliothèque.

En fait, on ne devrait pas dire "la bibliothèque de mon mari"mais les bibliothèques car la maison étant ancienne et grande, il y a des étagères de livres dans toutes les pièces. La maison est comme un musée ou une boutique d’antiquaires. Chaque pièce a des livres rangés par thèmes différents.

Commençons par une des chambres : D'un côté se trouvent toute une collection de bandes dessinées et une série de livres de cuisine (normal pour un cuisinier d’avoir des recettes de régions ou de pays différents !), de l’autre, tout un pan de mur est réservé à une collection presque complète de série noire, de San Antonio et de policiers. Il y a aussi comme dans toute bibliothèque, je suppose, des encyclopédies qui sont peu utilisées.

Dans le salon on trouve des petits livres anciens avec des couvertures cartonnées, et des étiquettes écrites à la plume. Dans la chambre voisine, des livres régionaux avec de belles photos de paysages. A l’étage supérieur, la bibliothèque la plus importante se situe dans le bureau. Je n’ai jamais envisagé de compter les livres, seulement de les dépoussiérer. Ah ! Pourquoi garde t'il les livres de son enfance ; bibliothèque verte (collection Michel) ou bibliothèque rose (le club des cinq) ? Les étagères qui atteignent le plafond sont séparées et regroupées par auteurs et éditeurs différents. Il y a aussi les collections « j’ai lu » « livre de poche », « folio » et je ne vous parle pas des ouvrages qui sont encore dans leur carton.


Ensuite, il y a les livres d’histoire, une des passions de mon mari, ainsi que tout ce qui se réfère à la généalogie. Par exemple, il y a sur une étagère 10 grands livres sur l’histoire de la Lorraine ! Ce sont des ouvrages du début du XVIIIe siècle écrits par l’abbé de Senones, Don Calmet. Ces livres sont lus régulièrement ; ils regorgent de renseignements historiques et généalogiques mais quand même…Autre passion de mon mari qui a épousé une bretonne, il possède un tas de livres sur la Bretagne dans le petit salon.

Pour couronner le tableau, je dois vous avouer qu'il n’y a pas de pièce bien définie où mon mari aime lire. Cela peut être dans le bureau, le salon ou la chambre. D’ailleurs, sur la table de nuit il y a au moins une dizaine de livres qui sont dispersés à tel point que je ne sais plus où mettre les pieds !

Voila donc, cher Maître, le domaine littéraire envahissant de mon mari. Pourriez-vous trouver une idée pour qu'une telle chose ne se reproduise plus dans l'avenir, que nos enfants ne connaissent pas ça ? Moi, ma vie est faite et j'aime mon mari. Mais pour les autres ? Nicole "

Chère Nicole,

Je crois avoir trouvé la solution à votre problème et je vais, de ce pas, en parler à Frédéric M dont je tairais le nom et la fonction par modestie puisque c'est un de mes disciples, mais qui en tant que ministre de la culture me doit bien ce petit service. Je crois pouvoir vous assurer qu'un projet de loi va être présenté au parlement sous peu afin de guérir de façon définitive les bibliomanes de cette manie grâce à une mesure phare et forte :

" L'interdiction de lire dans les lieux publics "


Finie la lecture après le café au restaurant, terminées les évasions littéraires pendant les transports en commun ou au travail pour les fonctionnaires… La tendance sera à la bibliophilie pure et dure à horaires restreints. Qu'il soit un amoureux de la lecture ou un collectionneur monomaniaque, voici quelques solutions que votre conjoint pourra utiliser avant de se tourner vers le médicament biblioprive, en attendant. Nombreux sont ceux qui sont attachés à la gestuelle de la lecture. On humidifie légèrement le bout de son doigt, on penche un peu la tête pour faire glisser ses lunettes sur le bout de son nez, on porte sa main vers ce crayon de bois qui va immortaliser la pensée fulgurante que l'on va noter dans les grandes marges du livre… Fini, tout ceci grâce au port de moufles, le tue-l'amour de la lecture ! Pour un budget raisonnable, vous voici armés d'un outil très efficace. Environ 20% des personnes arrivent à cesser d'acheter des livres grâce une autre méthode révolutionnaire qui nous vient des U.S.A : Le patch. Il faut vous mettre, malgré tout, en garde contre des risques d'échecs qui sont souvent dus à des sous-dosages ou à un arrêt trop précoce du traitement. De plus, il faut bien choisir son patch ; un patch au Montaigne ne fonctionnera pas pour Lamartine et inversement. Par contre, un patch au Sully Prud'homme est efficace contre toutes sortes de lectures et donne des résultats proches de la vaccination.

Voici donc, chère Nicole, quelques petits trucs qui pourraient vous permettre de guérir votre conjoint de sa bibliomanie en attendant les résultats de l'intervention que je vais faire en hauts lieux. De mon côté, je ne proposerai rien à la vente, aujourd'hui, de peur de tenter les plus faibles. Votre toujours dévoué. Philippe Gandillet

16 commentaires:

Bertrand a dit…

Nicole, elle aussi, a vraiment de drôles d'habitudes si elle ne sait plus où mettre les pieds sur la table de nuit de son mari...

Ah le femmes ! Pas bibliomanes pour deux ronds mais est-ce mieux ?

Le mari de Nicole ferait un bon modèle pour une comédie de Molière II, on l'appelerait alors :

Le mari de Nicole ou l'amour des livres.

B.

Anonyme a dit…

Bel hommage, Bertrand, d'un bibliomane moderne à un autre.

Votre charmante épouse, si vous en avez une, ne serait-elle pas , elle aussi envahie par des piles de catalogues qui jonchent les endroits les plus intimes de votre demeure ?

Philippe Gandillet

Bertrand a dit…

Si fait Philippe !

Femme et livres ! J'ai les deux.

Pour ce qui est des empilements... Mon endroit fétiche reste les toilettes. Endroit confiné, propice à la lecture rapide et à la mémorisation dans la souffrance... Quelques catalogues de la librairie S. de Chartres sur une étagère devant moi, à portée de mains... Quelques catalogues de chez PBA dans le dos, près de la chasse... La table de nuit est pour moi aussi un bel endroit d'accumulation-compression biblio-césarienne. Mais plutôt dessous que dessus.

Un ami m'avait dit un jour que la situation devenait grave du jour où les livres commençaient à coloniser la couche conjugale, dessous comme dedans. Alors on ne couche plus avec sa femme mais avec ses livres... mais je n'en suis pas là (sourire).

B.

Jeanmichel a dit…

Je suis étonné. Point d'Harlequin dans ce salmigondis livresque ?
Un Harquelin étant à la lecture - il faut le rappeler - ce qu'un arlequin était à l'art culinaire;

Pierre a dit…

Jean-Michel,

Encore une fois, il m'a fallu aller puiser dans un dictionnaire un peu du savoir que vous avez accumulé.

"L'arlequin" est un plat copieux composé de morceaux assemblés au hasard, comme l'habit du citoyen de Bergame, et que l'on trouvait pour une somme raisonnable sur les marchés ou à l'entrée de certains restaurants.

Il existait encore à Paris au début du siècle un marché aux arlequins qui était renommé.

Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'Arlequins dans la bibliothèque du mari de Nicole mais je peux vous assurer que le rayonnage d'ouvrages de cuisine doit être, à lui seul, conséquent.

Merci à Nicole de nous avoir ouvert les portes de la librairie familiale.

Pierre

Pierre a dit…

Je cherche d'urgence quelqu'un qui pourrait court-circuiter l'intervention que va faire Philippe Gandillet auprès de notre ministre de la culture !

Ok pour le patch.

Mais l'interdiction de lire dans les lieux publics me semble préjudiciable aux libraires. Ne trouvez-vous pas ?

Pierre

Bertrand a dit…

Cher Pierre, savez-vous qu'un jour où j'étais chez un marchand de journaux qui n'est pas de mes amis (il s'en faudrait...), j'ai lu devant son rayon de revues, la petite étiquette suivante :

IL EST INTERDIT DE LIRE !

C'est pas beau ça ? Je ne suis jamais retourné chez ce marchand de journaux.

B.

Textor a dit…

Je connais un libraire sur les quais dont la pancarte indique: interdit de toucher aux livres !! je n'ai jamais osé lui demander s'il en vendait beaucoup !!
Bon, à lire Pierre et Philippe, je me rends compte que ma situation est grave, les catalogues de S... sont sous la couche conjugale, vu que la table de nuit supporte une pile d'ouvrages en équilibre instable que ne renierait pas le sculpteur César !!
Textor

Bertrand a dit…

Si c'est le même que je visite quelques fois par an, il est au bout du pont St-Michel en direction la place St-Michel, rive gauche.

Tous les bouquinistes des quais à Paris présentent des livres sévèrement ficelés, pas évident de se faire une idée de livres sous cellophane, mais c'est vrai que ces livres sont essentiellement pour les touristes non ?

Les temps changent.

B.

Textor a dit…

Oui Bertrand, nous devons connaitre le même... Je comprends que cela ne doit pas être drôle tous les jours pour ces bouquinistes de surveiller leur stock vu le nombre de passages et le chapardage inévitable qu'entraine cette promiscuité mais de là à emmailloter leurs trésors comme des momies egyptiennes, il y a une marge !! Un jour, je suis tombé sur une suite de gravures avant la lettre d'une édition 18ème de la Pharsale de Lucain... sous cellophane. J'ai demandé à voir l'état des gravures, on m'a répondu "Si vous l'ouvrez, vous l'achetez !"... J'ai ouvert, un coup de chance les gravures étaient en bon état et j'ai donc acheté, mais il faut aimer les pochettes surprises !! T

Bertrand a dit…

Je ne vais pas trop critiquer nos amis bouquinistes des quais, d'autant qu'un de mes meilleurs amis de débauche est un ancien du quai de la Tournelle... et en plus, j'avoue, que vu le peu de fois que je les fréquente lors de mes virées parisiennes (qui sont tout de même assez rares - 5 ou 6 fois par an), je m'estime heureux d'avoir déniché, en fond de boîte, sous une reliure en veau glacé bien conservée, même plutôt très belle (c'est d'abord la reliure qui m'avait attiré...), un exemplaire parfait de l'ouvrage suivant : Le Cabinet du Roy de France, dans lequel il y a trois Perles precieuses d'inestimables valeurs: Par le moyen desquelles sa Majesté s'en va le premier Monarque du monde, & ses sujets du tout soulagez. Sans lieu, 1581. Ouvrage rare attribué à Nicolas Barnaud et non dénué d'intérêt. Je me rappelle avoir traversé la rue (boulevard ? avenue ? - pitié à la campagne il n'y a que des rues...), pour aller chercher quelques centaines d'euros en "ptis sous"... C'était belle peine et beau labeur. L'ouvrage est depuis longtemps sur les rayons d'un collectionneur... les livres vont... et viennent... Mais je ne peux pas dire que les quais ne m'auront jamais rien apporté.

B.

Pierre a dit…

Je vais peu à Paris étant d'une nature sédentaire mais les quais de Paris, lorsqu'on a visité quelques boutiques intimidantes où de magnifiques ouvrages sont offerts à la convoitise ont ceci de bien que le bouquiniste vous ignore, si vous le désirez.

Et puis, c'est un endroit idéal pour trouver les lourds catalogues des grands libraires parisiens à petit prix.

Personnellement, je n'ai rien contre les livres emmaillotés lorsqu'il s'agit de brochés de la fin du 19eme ou de la première moitié du 20eme. Je connais ces livres et si je les achète c'est que je souhaite les revendre un jour avec une marge décente. Donc la protection contre les intempéries, je comprends. J'en ai d'ailleurs devant ma boutique à la belle saison. Ceci dit, la moindre hésitation d'un acheteur me ferait ouvrir l'ensemble, s'il le fallait. C'est la loi du commerce.

Comme Bertrand, j'ai d'ailleurs "Le long des quais" de Dodeman qui me rappelle à la magie populaire de ce métier.

Pierre

Pierre a dit…

Textor et Bertrand,

Vous avez trop de livres, c'est certains.

En me donnant, ne serait-ce que les livres qui colonisent votre chambre nuptiale, vous poseriez une nouvelle pierre à l'édifice de votre harmonie conjugale.

Bon! Là j'exagère un peu ;-))

Meilleurs vœux aux bibliomanes modernes. Pierre

Textor a dit…

Houlà, donnez des livres ? ni les livres, ni la Textorinette !!
Amitiés.
T

Textor a dit…

Je ne critique pas les bouquinistes des quais, c'est là que j'ai commencé à acheter de vieux livres. Le premier était un Almanach des Muses, payé 100 francs. Evidemment, j'avais surpayé ce livre, mais pour moi il constituait une rareté inestimable, je n'avais jamais vu de livre aussi ancien. 200 ans, vous pensez ...

T

Bertrand a dit…

Autre achat intéressant fait sur les quais, toujours rive gauche, en dessous du pont St-Michel, dans la boîte d'un bouquiniste qui a aussi pignon sur rue (juste en face du quai... je vous laisse deviner), un superbe exemplaire du volume intitulé "Le Prisme", dernier volume de la série des Français peints par eux-mêmes, milieu XIXe, reliure éblouissante (neuve) plein chagrin vert de l'époque avec filets et fleurons rocaille. Une merveille ! Je ne m'attendais pas à trouver ça là ! Acheté à bon prix après un léger marchandage. Normal. Je suis reparti heureux encore cette fois là.

J'ai parlé sur le Bibliomane moderne de l'achat du livre de Lanoizelée sur le métier de bouquiniste.

Pour ce qui est de donner mes livres pour m'en délester... j'y penserai...

B.