lundi 12 avril 2010

Causerie du lundi de Philippe Gandillet . La bibliothèque idéale.




Je reçois, ce matin, le courrier d'un habitant d'Alise Sainte Reine, petite bourgade du livre près de Drouot…

Cher Maître,

(La lettre débute par des compliments que je passe sous silence). J'anime un petit salon virtuel de bibliophiles et suite à une petite communication que j'ai faite dernièrement, mes lecteurs ont pu croire qu'Anatole France ne possédait que 150 ouvrages dans sa bibliothèque et s'en sont étonnés. En fait, les exemplaires mentionnés faisaient partie d'un lot d'ouvrages de haute bibliophilie qui s'accordaient avec sa bibliothèque de travail. L'ensemble parait, d'ailleurs, avoir été dispersé en plusieurs ventes. La réputation d'érudition de notre monument national est donc intacte. Il n'empêche que la question m'a été posée de savoir qu'elle serait la composition d'une bibliothèque idéale s'il fallait la limiter à 150 exemplaires. C'est à vous que je retourne cette question car vous connaissez la vie mieux que quiconque et avez réponse à tout. (La lettre finit par un flot de remerciements que je passe, également, sous silence)


Je m'acquitte, cher ami, de cette tache en espérant que l'estime dans laquelle vous me portez vous fera pardonner quelques choix audacieux et quelques oublis indignes. Comme, vers le début du vingtième siècle, où le petit jeu journalistique de l'île déserte occupait quelques savants et écrivains de l'époque, j'ai construit, pour vous, cette bibliothèque idéale. J'ai pris quelques exemplaires sur les rayonnages de la librairie de Pierre pour illustrer mon propos. Vous pouvez toujours les lui commander s'ils manquent à votre bibliothèque !


S'il est vrai que l'érudit du moyen-age pouvait se donner l'impression, à condition toutefois d'avaler quelques milliers de recueils, d'avoir tout lu, il en est tout autrement aujourd'hui avec la diffusion des connaissances dans toutes les langues. C'est pourquoi, puisqu'on m'offre à choisir, ma sélection se portera aussi sur la littérature étrangère. L'ennui, c'est l'abondance, la profusion des écrits ! Je dois, en fait, vous aviser que je ne prétends avoir lu tous les livres parus depuis la nuit des temps. Un honnête homme lisant en moyenne deux livres par semaine et mourant à un age avancé pourrait à peine lire, dans sa brève vie, 5000 ouvrages dont il aura oublié l'essentiel avant de tourner la dernière page… Mais ma sélection aura au moins cet avantage qu'elle vous obligera à jeter tous les livres qui vous envahissaient jusqu'à là. Mine de rien, ils ont colonisé chaque pièce de votre demeure. Aucune pièce ne leur a été interdite, aucun endroit ne les a répugné : Salon, bureau, chambre, toilettes et couloir vont enfin retrouver l'espace qui leur était assigné. Je vous laisserai néanmoins, bibliophilie oblige, la possibilité de choisir la couverture ou la variante qui vous plaira le plus ; édition originale, dédicacée, illustrée, préfacée ou bien même édition de poche si vous devez voyager léger...

Au moment de vous divulguer cette liste, un doute m'envahit. Qui ais-je oublié ? Il y avait des évidences… Vous ne verrez que mes ignorances.


Littérature française : Le père Goriot de Balzac, L'étranger de Camus, Le neveu de Rameau de Diderot, Les faux-monnayeurs de Gide, Le rouge et le noir de Stendhal, Le crime de Sylvestre Bonnard d'Anatole France, Atala de Chateaubriand, A rebours de Huysmans, La condition humaine de Malraux, Bel ami de Maupassant, La promesse de l'aube de Romain Gary, Les jeunes filles de Montherlant, L'éducation sentimentale de Flaubert, Le diable au corps de Radiguet, Le roi Pausole de Pierre Louÿs, Le grand Meaulnes d'Alain Fournier, Le Blé en herbe de Colette et Paul et Virginie de Bernardin de Saint Pierre.

Poésie : Les fables de La Fontaine, Les amours de Pierre de Ronsard, Méditations poétiques de Lamartine et les Fleurs du mal de Baudelaire.

Littérature étrangère : Le Viel homme et la mer de Hémigway, Les raisins de la colère de Steinbeck, Cent ans de solitude de Garcia Marquez, Les hauts du Hurlevent d'Emilie Brontë, Les sonnets de Shakespeare, Le meilleur des mondes de Huxley, Don quichotte de la manche de Cervantès, Arènes sanglantes de Blasco Ibanez, Roland furieux d'Arioste, La locanderia de Goldoni, Le nom de la rose D'Umberto Eco, l'Idiot de Dostoïevski, Le docteur Jivago de Pasternak et Anna Karenine de Tolstoï.

En vrac : Le dictionnaire des synonymes de Guizot, Le dictionnaire de l'Académie française, Le comte de Monté Christo de Dumas, L'Ile au trésor de Stevenson, Tartarin de Tarascon de Daudet, Récit d'un naufragé de Garcia Marquez, Notre dame de Paris de Hugo, L'œuvre au Noir de Yourcenar, Voyage autour du monde de Bougainville, Les trois voyages de Cook, Le portrait de Dorian Gray de Wilde, La venus d'Ille de Mérimée, Les diaboliques de Barbey d'Aurevilly, Précis de décomposition de Cioran, Les maximes de La Rochefoucault, Les caractères de La Bruyère, L'histoire de ma vie de Casanova, les Mémoires d'outre tombe de Chateaubriand, le Hasard et la nécessité de Monod, Physiologie du goût de Brillat Savarin.

Quelques pavés : Les lettres de Madame de Sévigné, L'histoire de France de Michelet, L'ancien testament, Discours de réception à l'institut, La vie de Jésus de Renan.

On complétera pour arriver à 150 exemplaires avec : Voltaire, Sacha Guitry, Molière, Corneille, Racine, Montesquieu, Franquin (Lagaffe), l'histoire naturelle illustrée de Buffon et on mettra de coté quelques chroniques d'Alphonse Allais pour rester de bonne humeur.

Votre dévoué. Philippe Gandillet

27 commentaires:

frs a dit…

En 2009, les éditions Le Promeneur ont publié, pour leurs 20 ans d'édition, la " description raisonnée d'une jolie collection de livres " avec les définitions et possibilités d'une bibliothèque idéale par une vingtaine d'écrivains :
... il n'y a pas de bibliothèque idéale mais il y a des bibliothèques qui ont eu la chance de vivre.(Yves Bonnefoy)

Pierre a dit…

Une bibliothèque idéale reflète son propriétaire. Au jeu de l'ile déserte, le mieux est encore de tricher. C'est peut-être ce qu'a fait Philippe Gandillet.

150 livres, ce n'est pas beaucoup, tout de même. Pierre

Anonyme a dit…

García Márquez, très bien. Et pour compléter: Julio Cortázar et Julio Ramón Ribeyro.

Salutations depuis Madrid.

Sylvain

Pierre a dit…

Garcia Marquez cité deux fois : Philippe Gandillet a des préférences... Merci, Sylvain, de nous lire depuis Madrid. Pierre

Bertrand a dit…

Je ne lis que maintenant le beau billet de notre ami Philippe Gandillet.

Ma lettre est donc bien arrivée...

Je réfléchis aux livres essentiels.

Je mets déjà un exemplaire du Dictionnaire Universel du XIXe siècle par Pierre Larousse et ses collaborateurs. Déjà quelques belles centaines d'heures de lecture et d'apprentissage.

Ensuite un exemplaire de l'édition des Grands écrivains de la France de Mme de Sévigné, 16 volumes... pas mal de lecture aussi. Et d'agréable format sur agréable papier....

Le reste demain.

Le bibliophile-libraire dort... de temps en temps...

B.

frs a dit…

Pour Garcia Marquez j'aurai une préférence pour:

Mémoire de mes putains tristes

mais je n'ai pas connaissance de tirages sur grand papier; alors que faire ?

calamar a dit…

yadla triche ! si on accepte le dictionnaire de Larousse, ou l'Histoire de France de Michelet dans les 150, alors ça va être facile ! allez, je rajoute la collection des moralistes anciens (au complet, bien sûr).

Pierre a dit…

Bon ! Pour le Michelet, c'était bien essayé... On enlève le Michelet mais on garde le Franquin. Pierre

Textor a dit…

Pour tricher encore plus, et si le séjour sur l'ile déserte doit durer longtemps, on peut toujours emporter 150 Pléiades ... comme cela on se regrettera pas d'avoir oublié les Mémoires d'Hadrien , ou l'Amour en temps du Cholera...

Bon, pour les Sonnets de Shakespeare, c'est tout de même bizarre comme choix, ils sont quasiment illibles !!

T

Pierre a dit…

Vous avez dit bizarre ? Il y a des choix qui sont, en effet, bizarres chez Gandillet.

Maintenant, se perdre sur une ile déserte en privilégiant le choix de livres alors que pour le même poids, on pourrait amener de la nourriture, n'est-ce pas surprenant, non plus ? ;-)) Pierre

Anonyme a dit…

Romaric ! Help !!

Il y a quelqu'un qui conteste la pertinence du choix des sonnets de Shakespeare... Si vous êtes, par le plus grand des hasards, au bout du clavier, j'aurais besoin de votre soutien Académique. Merci d'avance. Philippe Gandillet

Textor a dit…

Visiblement Romaric ne vous soutient pas dans ce choix, Philippe :))

Anonyme a dit…

Jeune étudiant débordé par ses études de littérature anglaise et par un printemps canaille, il nous en parlera comme il l'a si bien fait à la librairie de Pierre, il y a quelques jours.

Il est évident que je pourrais le faire de façon brillante mais j'ai quelque fierté à voir des jeunes de vingt ans nous mener la dragée haute.

Philippe Gandillet

roma13 a dit…

Cher Textor

Je dois avouer certaines choses; je n'ai lu que 25 sonnets de Shakespeare, traduit par Claude d'Andrea en français (que je vous conseille, dans "les éditions de la Nuit"), et la compréhension du vieil anglais est une rude épreuve, surtout pour les contemporains qui maitrisent la langue sous sa forme la plus moderne...
Cependant, et voici la confession qui fait foi, j'aimerai attiser l'attention du lecteur sur quelques points... La poésie anglaise, sous ça forme la plus ancienne donc, produit quelques surprises dans la structure, surprises qui ont, sans nul doute, eu un impact sur l'expression meme de la langue...
Quand bien même vous ne seriez pas très interessés par ces dérivations et fluctuations linguistiques,les sonnets de Shakespare (et de Marlowe, bien sûr)méritent amplement leurs places dans une selection, ne serait ce que pour la beauté des vers, les idées (qui ont été digérées par le peuple) exprimées, tout en gardant a l'idée que les Sonnets valent en tous points (à mon sens, bien sûr) et toutes les critiques et analyses littéraires sur n'importe quelle oeuvre Shakespearienne, et toutes les biographies de Shakespeare.
Alors pourquoi ne pas voir ce livre non pas comme un simple recueil de sonnets écrit par un metteur en scène talentueux, mais plutôt aussi comme une preuve des seules constantes de l'Humanité, doublée d'un concentré des oeuvres majeures anglaises de ce siècle écrite par Shakespeare?
Bien plus qu'un recueil de sonnets, ce livre est à la fois un témoignage du passé, de la recherche de la beauté antique a l'angoisse humaine du temps qui passe, angoisse intemporelle, en passant par la seule façon de sentir la vie (autre que par la mort... paradoxal, n'est ce pas?) qui n'est autre que ressentir l'Amour faire vibrer l'être...

Mettons nous au dessus de ces (Grands) mots (et veuillez pardonner mon interet flamboyant pour cette oeuvre) qui ont été trop souvent déformés, minimalisés (en force de sens) et multipliés (en sens sans fins et sans sens en fin de compte), exprimons, pour garder une simple phrase et une simple idée, ceci; ce livre est une passerelle entre le passé antique (en relation avec l'apogée de la Renaissance! Preuve historique aussi, donc), le présent de Shakespeare, et notre présent, concentrant dans la structure, les idées, et les essences, des principaux sujets littéraires depuis l'aube des temps, et donc, par extension, les essences des sujets de la pensée humaine.

j'aimerais terminer sur un extrait d'un des sonnets de Shakespeare...
Je marquerai en premier la traduction (faite avec un art superbe) pour que vous puissiez vous laisser porter par la musicalité du vers anglais par la suite...
"Ni le marbre, ni l'or sur le tombeau des grands
Ne survivront aux vers puissants de ce poème
Mais tu resplendiras plus encore ici même
Qu'une pierre livrée à l'incurie du temps"

-------------------

"Not marble, nor the gilded monuments
Of princes, shall outlive this powerful rhyme;
But you shall shine more bright in these contents
Than unswept stone besmeared with sluttish time."

J'espère vous avoir convaincu, même si ceci ne touche pas votre sensibilité; cet ouvrage est sûrement plus important qu'il ne le laisse penser au premier abord... les trésors les plus appréciables sont cachés derrière la banalité, me semble-t-il.Or, voici que cette oeuvre n'est en rien banale en fin de compte... je vous conseillerais d'en lire trois, quand le temps se donnera à vous, totalement au hasard. Parfois, le hasard fait bien les choses...

En espérant que vous ne vous etes pas ennuyé par ces quelques mots et pensées, qui en cachent malheureusement trop d'autres, je vous souhaite un bonne continuation!

R.G.

roma13 a dit…

ah! et d'ailleurs, c'est Claude Dandrea.

Anonyme a dit…

Un sourire de satisfaction me vient aux lèvres, Textor... Philippe Gandillet

calamar a dit…

même les moravecs aiment les Sonnets ! au même titre que la Recherche ! (comprenne qui pourra :D)

Pierre a dit…

Normal, les moravecs ont été crées par des humains qui aimaient les sonnets...

Quel grand écart entre le livre ancien et la science fiction ! Pierre

Bertrand a dit…

Personnellement je préfère l'histoire des Elois et des Morlocks... surtout quand ils ne font pas grève...

B.

calamar a dit…

hum... on navigue entre le XIXe et la fin du XXeme... ça devient difficile à suivre !
quelqu'un aurait une bonne EO de ces très bons ouvrages de référence ?

calamar a dit…

mais il semble effectivement que ces ouvrages soient de la pure science-fiction, puisqu'il n'y a jamais de grève des transports (dans le temps).

raymond a dit…

Vous oubliez Céline, le grand, l'immense Céline.

Pierre a dit…

Un bel article lui a été consacré sur le blogue :

http://livresanciens-tarascon.blogspot.com/2010/05/causerie-du-lundi-de-philippe-gandillet_17.html

Pourquoi absent de la bibliothèque idéale ? Car pour l'insérer dans la sélection, il faut en enlever un autre. Lequel ? Pierre

Anonyme a dit…

Il manque, si je puis me le permettre, celui dont le nom a été écrit sur l'eau; John Keats.

Pierre a dit…

Il s'agit de son épitaphe, en effet. Il faut très bien posséder la langue anglaise pour tirer le meilleur parti de ses poèmes, je crois. Il rentre dans la sélection ;-))

A la relecture, j'enlève Paul et Virginie de Bernardin de Saint Pierre. Je sais, c'est injuste... Pierre

Anonyme a dit…

Ah, je suis ravie !
Très bien, sans vouloir paraitre effrontée, j’aimerais vous poser une petite question.
Je suis du haut de mes 22 ans, encore fort jeune ; mais j'ai depuis toujours voué un véritable culte à la lecture. Rien ne me fait autant rêver que de m’égarer corps et âme dans une belle bibliothèque. Plus que cela, je me suis découvert récemment un amour inconditionnel pour l’objet livre. Et alors qu’ils s’accumulent un peu partout dans mon palais estudiantin, je dois avouer ne rien connaitre aux livres anciens, et cela à mon plus grand regret. Je désirerai être « initiée » et, si vous y consentiez, que l'on explique rapidement – bien que j’ai conscience de l’étendue de la difficulté- comment acheter un bon livre ancien; quelles sont les éléments à prendre compte lors de l’achat etc ? (« Un crash course pour les nuls »).
J’ai conscience que l’œil se forme par la pratique, mais néanmoins j’aimerais que l’on m’explicite les clés de lecture.

Je vous remercie d’avance,

Respectueusement,

Jacqueline.

Nadia a dit…

Pierre va adorer être votre initiateur... du moment que vous êtes prête à vous perdre "corps et âme" pour la cause du livre.
Quant à expliquer "rapidement", je ne sais pas si cela lui sera possible. Mais la découverte est belle et le chemin qui y mène n'est pas semé d'embûches.