lundi 5 avril 2010

Causerie du lundi de Philippe Gandillet. " Théophraste ". Mon livre de chevet...


Mon oncle, l'Abbé Ménard, qui m'enseignait les belles-Lettres, avait coutume de répéter " Mon fils, aimez les livres, ils sont contre les tourments de la chair notre meilleure sauvegarde, encore que le grain de certaines reliures présente, trop souvent, je le déplore, la troublante perfection d'un épiderme de jeune fille ".


Aujourd'hui, ayant passé l'age des plaisirs frivoles ; sans leurs avoir accordé quelque crédit, je le confesse ; je rends grâce à Dieu, créateur et conservateur de toute chose, d'avoir révélé à son insigne et néanmoins indigne serviteur les charmes incomparables de la lecture. Et à cause de cela, dans une pensée de profonde gratitude, je me plais, en ce lundi Pascal, à contempler les bouquins disposés bien sagement sur les rayonnages de la boutique de Pierre. Le lundi, je les sais là, pour moi seul, à mon entier service et pour le délicat plaisir de quelques lecteurs égarés. Que quelque visiteur attarde sur eux un regard de convoitise, j'en éprouverais presque de la jalousie si une bienveillante attention ne me portait pas à rendre moins impécunieuse la vie de notre jeune libraire…


Ces ouvrages, je les admire tous avec leur physionomie propre, lourds de sucs, riches de substance et je me sens comme bombardé par ces atomes de présence et de vie dont chaque chose ancienne dispose par millions... (cette belle image m'a été soufflée par un ami). Pourtant, dans cette cité du livre qu'est une librairie ancienne, l'esprit garde ses prédilections et ses complaisances parfois inexplicables. C'est ainsi ! Je ne présente d'ailleurs pas toujours le livre prévu par Pierre. J'ai des auteurs que j'aime à défendre ou à faire connaître. Que de la Bibliopolis céleste où nous attend Saint Laurent, patron des libraires, je sois pardonné de mes choix partiaux de bibliophile !


Un ouvrage ancien de mycologie, science où j'excelle, m'était préparé. Mais c'est mon livre de chevet, découvert sous l'ouvrage proposé par Pierre, que je vous présenterai aujourd'hui. S'il le fallait, ce livre seul, tant il me parait nécessaire à soutenir notre âme dans ce monde où tout est transitoire, possède cette éternité qui en fait un chef d'œuvre. Il s'agit des célèbres "Caractères de Théophraste" écrits par La Bruyère.


Dans les pires conjonctures, quand tout m'abandonne, ce livre demeure : C'est mon livre de chevet. Quelle plus poétique expression de fidélité sortie jamais du cœur d'un homme et exposée sans indécence à votre regard et à votre jugement, penserez-vous ! Oui, et cela est justice car ce livre qui m'a assisté toute ma vie me suivra encore par delà la tombe, et compagnon d'éternité, prendra place au cercueil près de mes restes périssables.

Ainsi, quand j'aurai définitivement clos mes paupières, qu'une foule inconsolable suivra mon cortège jusqu'au Panthéon national, vous mettrez à côté de ma dépouille, cet ouvrage que je vous désigne d'une main tremblante d'émoi… (une minute de silence)

Et vous, chers lecteurs ? Quel est votre livre de chevet ? Votre dévoué. Philippe Gandillet


BRUYERE (de LA). Les Caractères de Théophraste avec les Caractères ou les moeurs de ce siècle, 2 volumes In-12. A Amsterdam chez Changuion. 1739. Relié plein veau. Dos à nerfs. 486p et 578p, tranche rouge, titre doré dans pièce de maroquin cerise. Tomaison et dos décoré de caissons à motifs dorés, les deux frottés. Petit manque en coiffe de tête sur le tome 1 restaurée, épidermures sur les plats et le dos, 2 coins émoussés. Beau papier, illustré de bandeau en tête de chapitre et cul-de-lampe. Nouvelle édition augmenté de la Défense de M. La Bruyère et de ses Caractères par M. Coste.Tome1: clé des Caractères de La Bruyère, de la Cour, des Grands, tome 2: de l'homme, des jugements, de la mode, de quelques usages, de la chaire des esprits forts. En marge de la page 160 du tome I est écrit à la plume "Je ne sais s'il était mal séant de pleurer au spectacle du temps de la Bruyère, mais aujourd'hui (18eme siècle) on y pleure aussi librement qu'on y rit ". Vendu

4 commentaires:

Bertrand a dit…

Pierre a écrit : "Et vous, chers lecteurs ? Quel est votre livre de chevet ?"

Des catalogues de libraires. De beaux catalogues de libraires.

Joyeuses Pâques comme disait mon arrière grand-père l'abbé Dupuis... (un sacré diable celui-là !)

B.

Pierre a dit…

Pas de livre de chevet, pas de lecteur ou les deux... Laissons croire à Philippe Gandillet qu'il m'est d'une quelconque utilité ! Pierre

Anonyme a dit…

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent». Lit-on page 106 de mon édition de 1688 des Caractères, ce qui me retire tout scrupule à faire un commentaire si tardif !
Mon livre de chevet de ce soir est justement cette édition de Michallet. Je possédais la huitième édition, la dernière écrite du vivant de l’auteur, je ne suis pas mécontent d’avoir mis la main sur celle-ci, la seconde, en premier tirage, qui présente peu de différences d’avec la première. L’avantage de cette édition est d’avoir moins de caractères et donc ils sont plus gros (les caractères) ce qui convient bien à ma vue basse.
« Horace ou Despreaux l’a dit avant vous. Je le crois sur votre parole, mais je l’ai dit comme mien, ne puis-je pas penser une chose vraie, et que d’autres encore penseront après moi ? »

Textor

Pierre a dit…

J'ai la chance de posséder la 7eme édition originale de 1693 écrite du vivant de l'auteur (sur les 9).

Un seul volume, bien sûr. D'une modernité inégalée à l'image des fables de La Fontaine. J'aime ce siècle ! Pierre