lundi 16 novembre 2009

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : La mégalanthropogénésie ou l’art de procréer de grands hommes.


- Mon pauvre René de Braine-le-Comte, je ne voudrais pas vous affoler mais je ne vous trouve pas une bonne mine, ce matin !

C'est en ces termes que j'ai interpellé un ami de Pierre alors qu'il entrait dans la boutique pendant que je rangeais quelques ouvrages, perché sur l'escabeau qui permet d'accéder aux rayonnages les plus hauts de la librairie (En fait, j'ai simplement dit "Mon pauvre René" mais je sais qu'il sera heureux, en l'ayant désigné nommément dans cette causerie, de pouvoir jouir auprès de ses amis d'une fugace popularité qui lui fera du bien, d'autant qu'il n'avait pas bonne mine ce matin, mais je l'ai déjà dit).

- Vous savez, cher Monsieur Gandillet, que je suis un brave type mais je n'aime pas qu'on se foute de moi ! Il se trouve que j'ai trouvé dans un ouvrage de Louis-Joseph-Marie Robert (dit Robert Le Jeune), dénommé "La mégalanthropogénésie", éditée en 1801, la solution évidente à tous les problèmes de notre société. J'ai donc envoyé un courrier à Monsieur le Maire, lui expliquant la façon de procéder pour réaliser, dans un premier temps, l'expérience sur notre bonne ville de Tarascon.
- Bien. Et alors ?
- Alors ? Ils m'ont ri au nez !

Fortement intrigué par cette solution miracle, je suis descendu de trois marches pour qu'il m'explique sa méthode. Puisque nous avons quelques instants de pause pendant que Philippe Gandillet descend les marches, je voudrais préciser aux lecteurs qui s'en inquiètent que si le style de Philippe Gandillet est un peu verbeux, c'est parce que ce dernier étant payé à la ligne, il délaye quelquefois et je continue ma causerie car je crois qu'il est maintenant descendu de l'escabeau…

Le terme mégalanthropogénésie est formé des racines grecques « grand », « homme » et « procréation » et c'est donc l’art de procréer de grands hommes, si vous voulez... Elle se distingue de la Callipédie qui est l'art et la manière de faire des enfants beaux et sains, mais ça vous l'aviez déjà mentionné dans votre dictionnaire des mots oubliés. Son but est de créer des hommes de génie par des "mariages mégalanthropogéniques"... Mariez un homme d’esprit avec une femme d’esprit, et vous aurez des hommes de génie ! C'est évident, non ? En adoptant le plan que propose l'auteur du livre, l’humanité et les sciences n'auront plus à gémir de la perte de tant d’hommes célèbres qui ont illustré et illustrent la patrie, n'est-ce pas ? Le système de la Mégalanthropogénésie une fois expérimenté et prouvé sur Tarascon, il suffira que le gouvernement invite tous les hommes d’un talent supérieur, à n’épouser que des femmes dont l’esprit sera cultivé, leur promettant une éducation nationale et gratuite pour leurs enfants. Il y aura donc deux grands collèges nationaux, l’un féminin, l’autre masculin, consacrés uniquement à l’éducation de ces grands hommes choisis par le gouvernement. Chaque année, les élèves qui se seront le plus distingués seront récompensés par un mariage mégalanthropogénique unissant entre eux des jeunes gens sélectionnés. Voilà quelle était la solution miracle à tous nos problèmes. Je vous l'avoue, me dit-il, j'étais même prêt à faire don de ma semence à la commune. Quels imbéciles !!

René de Braine-le-Comte quitta précipitamment la librairie. En d'autres conditions, je l'aurais retenu. Mais là… L'idée était séduisante. Elle est couramment pratiquée sur les végétaux et les animaux, vous dirait Pierre, sans que personne ne vienne à y redire. La théorie de l'eugénisme appliqué à l'humain a malheureusement conduit par le passé à des comportements condamnables car il est, malgré tout, difficile de déterminer quels sont les critères qui font que, de votre vivant, on puisse assurer que vous êtes un esprit ou un talent supérieur. Une exception à cette règle a cependant été expérimentée, dans le plus grand secret, au tout début du 20eme siècle par deux grands esprits de l'époque.



La vie de Marcelline Curoust, issue de l'union platonique de Marie Curie et de Marcel Proust mérite pourtant qu'on s'y attarde. Marcelline est née le 12 mars 1904. Elle n'a pas connu ses géniteurs et sa mère, même, était absente le jour de sa naissance (sic). Elevée par des précepteurs rétribués par le gouvernement, elle a développé rapidement des dons exceptionnels, à la fois pour l'écriture et la Physique-Chimie. Elle aurait pu espérer un brillant avenir mais à 20 ans, elle est tombée folle amoureuse de mon grand-père qui était épicier en province. Ils ont vécu heureux et sans histoire. Il aura fallu attendre encore deux générations pour que tout le potentiel intellectuel qui sommeillait chez ma grand-mère fasse enfin surface… Je soumets à votre bon cœur deux biographies de mes trisaïeuls. Votre dévoué. Philippe Gandillet




- CURIE (Eve). Madame Curie. Paris. Gallimard. NRF, in-8 broché, 1939, photo en frontispice, 313pp, excellent état et belle évocation par un proche. 12€


- PIERRE-QUINT (Léon). Marcel Proust. Sa vie, son œuvre. Nouvelle édition augmentée de plusieurs études. Marseille. Les documentaires. Ed sagittaire. 1942, 446pp. Excellente biographie bien étayée. 12 €

6 commentaires:

Bertrand a dit…

D'où le fait que je n'ai jamais cru un seul instant à cette fable arithmétique qui voudrait que moins par moins égale plus ! Croisez le bedeau du village avec une vierge folle écervelée élevée dans les alpages et vous n'obtiendrez jamais un prix Nobel de la science !

B.

Jeanmichel a dit…

Peut-être me trouvera-t-on vétilleux (ma fille, ô jeunesse irrespectueuse, dit "Papa, t'es chiant"), mais pour autant qu'on me l'a appris un trisaïeul est le père d'un bisaïeul, c'est-à-dire un arrière-arrière grand-père. On admet il est vrai que ce terme puisse désigner, et cela sans qu'il existe forcément de lien familial ou de gradation dans l'ascendance, une personne très âgée, mais encore faut-il qu'elle soit toujours vivante.
A moins que Philippe Gandillet n'ait voulu insinuer qu'ils se soient mis à trois pour le fabriquer ?...

Pierre a dit…

Si Marcelline Curoust semble être, comme il nous l'indique, la grand-mère de Philippe Gandillet, ses procréateurs sont par ce fait les bisaïeuls de notre sommité.

Cette erreur, ce flou manifeste dans la généalogie de notre chroniqueur du lundi jette une ombre sur beaucoup d'affirmations assénées jusqu'à la...

On se perd en conjecture.

Pierre

Anonyme a dit…

Au standard, nous recevons un appel de Madeleine Proustillet de Gand qui pense n'avoir aucune relation de famille avec Monsieur Gandillet contrairement à ce qui est écrit dans l'ouvrage de Léon-Pierre Quint.

Guy Darbois

Pierre a dit…

Pour voir.

A votre avis, la mégalanthropogénésie : est-ce que ça marcherait ? Pierre

Bertrand a dit…

Il y en a qui ont essayé.

En fait ça en a donné de tout petits (des hommes), ce qui n'empêche que leurs ambitions ne soient grandes, voire démesurées.

B.