lundi 9 novembre 2009

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Propos sur le livre ancien avec Edouard Rouveyre.


Chacun de nous peut, aujourd'hui, se trouver amené à prendre la parole en public. Surtout moi !

Les mille circonstances de la vie nous en fournissent l'occasion et il était nécessaire pour Pierre et pour la renommée de sa librairie que je ne décline pas l'invitation qui m'a été faite, ce lundi soir, de présenter un "Propos sur le livre ancien" à une honorable assemblée de notable tarasconnais. Je considère cette invitation comme un honneur pour l'humble collaborateur que je suis mais aussi comme un véritable devoir social car, en exposant, en développant et en soutenant les idées que je crois justes sur le livre ancien, l'assistance pourra en tirer, sans nul doute, un large profit… Pierre dont on sait la maladresse à s'exprimer en public m'a chargé de cette tâche en me demandant de faire preuve de clarté et de concision car ma présentation se faisant avant le repas, les auditeurs verraient comme une charmante attention de ma part de pouvoir manger chaud. Ils peuvent compter sur moi pour ne pas m'étendre. Me planter, oui ! Mais m'étendre, jamais.

Je vous livre quelques extraits de mon allocution. J'ai choisi sur les rayonnages de Pierre un ouvrage dont je me suis inspiré pour étayer mon propos. Je le mets à la vente comme il est de tradition sur ce blogue mais ce livre lui manquera.


" Mesdames, Messieurs,

Il est bien porté de médire des clubs-services et de dénoncer leur stérilité parfois un peu trop bruyante. Qui de nous n'a cédé à ce penchant ? Cependant, tout le monde peut constater que ces assemblées deviennent de jour en jour plus nombreuses et réunissent un nombre d'adhérents de plus en plus grand. C'est donc que les "Clubs Services" considérés en eux-mêmes sont utiles ! (applaudissements)

On ne saurait donc se plaindre qu'ils se proposent d'examiner, par l'appel à d'humbles sommités (murmures), des sujets qui sont vitaux pour notre patrimoine et en particulier pour notre patrimoine littéraire et artistique. J'aborderai, ce soir, un thème qui répond à ce besoin : La bibliophilie et en particulier l'art de faire connaître le livre ancien.

Tout d'abord, qu'entendons-nous par livre ancien ? Dans son acceptation le plus générale, l'expression désigne l'ensemble des éditions épuisées qui ne sont plus vendues dans le circuit de distribution du livre neuf. On peut également y rattacher les estampes, manuscrits et autographes anciens. Dans l'acceptation d'un bibliophile, d'un amoureux en somme, un livre ancien est un ouvrage épuisé qui possède des mérites suffisants pour être conservé, protégé ou collectionné ce qui laisse une grande marge d'appréciation au gré de la sensibilité de chacun. La plupart des bibliophiles cherchent à posséder les livres qu'ils convoitent. Il est couramment admis qu'on peut étudier les livres anciens, les connaître sans vouloir en être le propriétaire. C'est le cas de nombreux universitaires et en particulier de ceux qui, comme mon honorable collègue ici présent (salut respectueux), sont des spécialistes des incunables, ouvrages témoins du début de l'imprimerie et qui sont inabordables à l'achat pour beaucoup d'entre nous.

Bien qu'il ne soit pas nécessaire de rappeler le vocabulaire du livre à une assemblée comme la votre mais sachant que vous avez invité vos épouses (rires), je m'en vais vous présenter les termes qui sont le plus communément employés pour le décrire et vais m'aider pour cela des ouvrages que je vous ai portés.

Les formats des livres sont traditionnellement désignés par le mode de pliage des feuilles de papier utilisées par l'imprimeur. Jusqu'à l'avènement du papier machine dans la première moitié du 19eme siècle et avant les rotatives qui présentent le papier en rouleaux gigantesques, les feuilles de papier fournies par les papetiers étaient d'un format relativement homogène, environ 45cm par 65cm. Les ouvrages fabriqués à partir de feuilles pliées en deux sont dénommés "in folio" comme celui-ci, les feuilles pliées en quatre donnent les "in quarto" comme cet autre, celles pliées en huit les "in octavo" et ainsi de suite. Attention, celui là est fragile…

Contrairement aux livres contemporains, dont les pages sont en général assemblées et collées, les livres anciens ont une structure cousue qui rend leurs pages solidaires. Les feuilles de papier sont pliées pour former des cahiers puis ceux-ci sont cousus entre eux sur des ficelles ou des rubans. Les ouvrages brochés comme celui-ci sont recouverts d'une simple couverture papier, alors que dans les ouvrages cartonnés ou reliés, les extrémités des rubans ou ficelles sont solidement fixées aux cartons de couverture. Faites passer cet exemplaire à la salle et ne me le tâchez pas avec vos cendres de cigares, s'il vous plait! (sourires)

L'ensemble peut être ensuite habillé de cuir ou de toile, soit en partie, on dit que c'est une demi-reliure, ou en totalité et on dit que c'est …joli (silence. Blague loupée). Trois peaux sont principalement utilisées par le relieur "la basane" qui est une peau de mouton fragile mais peu chère, "le veau" plus résistant et "le maroquin" avec un "q", à l'origine une peau de chèvre du Maroc, belle peau à gros grain réservée aux reliures de luxe. La dernière reliure dite en "chagrin" ne mérite pas son patronyme. Façonnée avec du cuir de cheval, la "peau de chagrin" est solide et ne rétrécit pas avec le temps qui passe… (sourires complices)

Avant de recevoir vos amis, vous vous livrez toujours à quelques préparatifs pour bien les traiter, n'est-ce pas ? Faites de même pour vos livres. Votre plaisir de bibliophile comme la valeur de votre bibliothèque n'en seront que plus grands. Placer cette dernière dans une pièce sèche, à l'écart de tout ensoleillement et à l'abri des mains profanes ; je parle de vos petits enfants, bien sûr.


Une bibliothèque, c'est un jardin pour le plaisir du cœur et de l'esprit mais aussi pour celui de la vue, de l'odorat et du toucher. Choisissez les ouvrages illustrés par les meilleurs graveurs et n'oubliez jamais que la qualité et la beauté d'une reliure décuplent réellement la valeur marchande d'un livre. Eh oui, chers amis ! Des investisseurs et non des moindres, vous confirmeront qu'en temps de crise ou d'incertitude économique comme nous le vivons depuis huit cents ans (sourires), le livre ancien est un refuge égal à l'or… Choisissez les ouvrages réalisés dans les plus riches matières. Écartez tout ce qui est tape à l'œil, tout cuir de basse qualité et faites-vous conseiller par un libraire honnête et désintéressé comme celui que vous avez dans votre cité, je veux parler de Pierre, bien sûr ! (distribution de cartes de visites).

Évitez les reliures au mètre. Dans une époque où se fabrique essentiellement de l'éphémère destiné à brève échéance à être jeté, il est rassurant et plus que jamais nécessaire d'acquérir des livres qui se transmettent de génération en génération.

Quelques conseils pour finir avant de nous retrouver pour des questions plus personnelles : Lorsque vous rangez un livre, posez le à sa place sans faire frotter les arêtes ou les coins des couvertures sur le rayonnage. Quand vous le sortez, ne le tirez pas par la coiffe, prenez le à deux doigts sur les plats et soulevez le. A la lecture, ne le posez pas à plat sur son envers et servez vous du signet pour marquer votre page et interrompre votre lecture. Tels sont les bons gestes qui peuvent sauver le livre des outrages du temps.

Mais le pire ennemi du livre, chers amis, ce ne sera jamais vous (surprise) ! Ce ne seront pas non plus le soleil, l'humidité, les insectes ou les rongeurs que vous maîtriserez toujours. Non, chers amis et j'en terminerai ainsi, le pire ennemi du livre reste l'emprunteur (rires) ! Aussi, faites comme nous le conseillait un illustre bibliophile anglais dont j'ai oublié le nom. Ayez toujours trois exemplaires d'un ouvrage que vous aimez, chez vous. "Un" pour le plaisir des yeux. "Un" pour lire ou comme exemplaire de travail, et enfin "Un" pour prêter à vos amis si vous désirez qu'ils le restent…

Une dernière solution consiste à devenir libraire mais vous en avez déjà un à Tarascon… Merci de votre attention et bon appétit (applaudissement soutenus)."

Je n'oublie pas de citer ma référence. Philippe Gandillet


ROUVEYRE (Edouard). Connaissances nécessaires à un bibliophile. Rouveyre 1883 - Ed. Rouveyre & G. Blond éditeurs, Paris. Troisième édition, revue, corrigée et augmentée. Accompagnée de 7 planches et de 5 spécimens de papier. Edition sur grand papier Vergé. De nombreux renseignements sur l'établissement d'une bibliothèque, entretien des livres, les formats et reliures, des signes distinctifs des anciennes collections, les degrés de rareté des livres, moyens pour la restauration des livres et estampes, etc. In-8°, en deux tomes de XIV, 198, XI, 164, (3) pp en tout, couvertures conservées, relié pleine toile, dos lisse orné de motifs dorés. Vendu

6 commentaires:

Bertrand a dit…

Cette magistrale explanation lundinicale m'invite à la reflexion profonde voire à l'introspection spinovertebrobibliophilesque ! Mille bravos soutenus M. Gandillet pour cet exposé des plus convainquants et des plus convaincus. Pierre a là un bien bel élément à sa portée, pour son bien et celui de sa librairie ! Que n'ai-je trouvé de spécimen identique sur les pentes du Mont Auxois !

Après tout cela j'ai envie de dire une chose... peut-être deux. La première :

"Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi tu creuses." ou en original non sous-titré : You see, in this world there's two kinds of people, my friend: those with loaded guns, and those who dig. You dig. dixit Blondin.

mais j'ai aussi envie de dire à tout cela :

Sagesse du fou,
Folie du sage,
Ça commence un soir du mois d'août.
Rougeur des joues,
Folies d'usage,
Toi, moi, nous.

Toi, moi, nous,
Folie d'usage,
Rougeur des joues,
Quelque chose en toi me rend fou.

Tonteria, sabiduria, donde esta la
Diferencia, sabiduria, tonteria.

Sagesse du fou,
Folie du sage,
Quand tu viens dans la gueule du loup,
La ruse du sioux
Et son courage,
Tu veux tout.

Tu veux tout.
Prends davantage.
Rougeur des joues,
Quelque chose en toi me rend fou.

Tonteria, sabiduria, donde esta la
Diferencia, sabiduria, tonteria.

La peur du loup,
C'est une image
Quand tu pends tes jambes à mon cou.
Sagesse du fou,
Folie du sage,
Tu t'en fous.

Tu t'en fous.
Folie du sage
Si je t'avoue.
Quelque chose en toi me rend fou.
Sagesse du fou,
Folie du sage,
Tu t'en fous.

dixit Maxime Le Forestier.

Voilà, c'est dit.

PS : pour les fans, écoutez ceci ici : http://blondin.chez-alice.fr/gbu.mp3

J'y peux rien des fois la bibliophilie ça me fait ça !

B.

Bertrand a dit…

et ça :

http://blondin.chez-alice.fr/wav/gbucreuse.wav

Qui creuse chez Pierre ? Philippe Gandillet ?

(sourire)

B.

Jeanmichel a dit…

Je me demande si notre brave Philippe Gandillet n'a pas abusé, pour se donner du courage, d'une dégustation horizontale de l'AOC Baux de Provence 1995 (tous les vins de l'année de la création de cette AOC) immédiatement suivie d'une dégustation verticale du vin ayant eu sa préférence (toutes les années de ce vin), pour voir si ça avait le même goût, ce qui expliquerait le flou des photos et la confusion le menant à écrire "acceptation" là où il faudrait lire "acception".
De plus Pierre n'a pas comme il l'affirme de "maladresse à s'exprimer en public". Ne l'a-t-il pas vu le soir où il fêtait ses cinquante ans, comme un poisson dans l'eau avec son micro à la main ? N'était-il pas invité ou avait-il déjà roulé sous la table ?

Pierre a dit…

Bertrand,

Philippe Gandillet est déjà parti pour présenter son exposé. Je dois reconnaitre qu'il est énigmatique. Je n'ai pas besoin de braquer une arme pour qu'il rédige sa chronique mais il m'arrive d'aller la chercher pour qu'il s'arrête d'écrire...

A bien y réfléchir, je crois que c'est lui qui creuse mais je dirais que c'est pour couler des fondations. Bon ! c'est un peu hermétique quand même. Pierre

Pierre a dit…

Jean-Michel,

Les photos ne sont pas floues...

C'est une bien belle méprise, en effet, que d'écrire "acceptation" pour "acception". Je dois reconnaitre que je m'y serais laissé prendre, moi aussi.

Merci de dire que je ne me débrouille pas si mal que ça en public ! C'est vrai que chanter les mélodies des autres est plus facile que de s'exposer personnellement. Par contre, je n'invite plus Philippe Gandillet à mes représentations. Trop grosse tendance à tirer la couverture à lui... ça me donne envie d'appuyer sur la gâchette du pistolet. Pierre

Bertrand a dit…

Ce qui est amusant avec les blogues c'est la rapidité de réaction ! Et Pierre n'est pas le dernier à appuyer sur la gachette !

Bravo Pierre pour cette réactivité et la bonne humeur de ce blogue qui me délasse des ennuis quotidiens liés à la monétisation du livre ancien, complètement anti-bibliophilique mais humano-sanitaire (faut manger).

B.