mercredi 10 mars 2010

Madame de Sévigné en Provence. Genès Pradel. Evocation du séjour de 1673.


C'est son décès, en 1696, au Château de Grignan, qui a donné à Madame de Sévigné ses racines provençales. En fait, Marie de Rabutin Chantal est née à Paris en 1626. Par son père, elle appartient à une très ancienne et très noble famille de Bourgogne. Orpheline, elle est élevée chez son oncle et sa tante. Elle reçoit une éducation brillante ; elle apprend le chant, la danse, l'équitation, les belles lettres, un peu de latin, d'espagnol et surtout l'italien. Mlle de Chantal se marie au Baron Henri de Sévigné, de bonne noblesse bretonne, en 1646. Malheureusement, un mari séduisant, mais querelleur, dépensier et trop galant ! Grâce à la dot de sa femme, Henri de Sévigné achète la charge de gouverneur de Fougères mais se bat en duel pour sa maîtresse, en 1651. Il est tué " Ce Sévigné n'était point un honnête homme et il ruinait sa femme qui est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de Paris " (Tallemant des Réaux).

Désormais, l'amour qu'elle éprouve pour sa fille, et qui lui a valu la célébrité posthume, remplacera cette affection trahie. On appelle ceci un phénomène de compensation. Le mot " passion " suffirait bien, d'ailleurs, à définir la famille des " Rabutin ".
- Passionné ! Le Baron de Chantal, bretteur acharné, mort en héros au siège de Ré en 1627.
- Passionnée ! Sainte Jeanne de Chantal, veuve à 27 ans d'un homme adoré, qui se jettera dans les bras de Dieu.
- Passionné ! Bussy-Rabutin, brillant épistolier dont la plume noircira une " Histoire Amoureuse des Gaules " qui l'exilera dans ses terres bourguignonnes.


Fille de l'un, petite-fille de l'autre et cousine avec ce dernier, Marie de Rabutin-Chantal sera elle aussi un être de passion. Trop mondaine pour aspirer à la sainteté comme son aïeule, désabusée par son expérience du mariage, veuve à vingt-cinq ans, très courtisée, sans doute amoureuse de Fouquet, mais décidée à rester une chaste veuve, elle transfère sa flamme sur sa propre fille, Françoise. En la mariant au Comte de Grignan, que sa charge oblige à résider en Provence, Mme de Sévigné s'arrache le coeur. Amputation d'autant plus cruelle que Françoise de Grignan, trop longtemps étouffée par la personnalité d'une mère plus belle, plus brillante, éprouve à la quitter un vif soulagement. Commence entre la mère et la fille - seulement interrompue par des séjours en commun à Paris et à Grignan - une correspondance dont le chantage affectif ; l'amour, la haine, la jalousie ; ne sont jamais absents et qui révèlera à la postérité une prodigieuse épistolière. Marie de Sévigné n'a d'ailleurs jamais imaginé une seconde que ses lettres seraient un jour publiées (1725). Genes Pradel nous conte ici le premier voyage de Madame de Sévigné en Provence.

"J'ai été en Provence me promener. J'ai passé l'hiver à Aix avec ma fille. Elle a pensé mourir en accouchant, et moi de la voir accoucher si malheureusement ". Ce bilan d'une année, que Mme de Sévigné adresse le 15 juillet 1673 à son cousin Bussy, paraît un peu rapide. Sans doute l'essentiel est-il dit : Les promenades à travers des paysages inconnus et le séjour à Aix, grâce auxquels, désormais, une lointaine province ne sera plus un lieu imaginaire. Mme de Grignan, sa fille, n'était partie pour la Provence qu'en 1671, et cette visite est la première que lui rendit sa mère, qui avait dû d'abord dû se rendre en Bretagne pour ses affaires. La Marquise ne retourna en Provence qu'en octobre 1690.


Pour le moment, Mme de Sévigné attendait les nouvelles de la cour à Aix, près de sa fille, dans ce " Palais ", qui avait autrefois logé les comtes de Provence. Les lettres de Mme de Sévigné dépeignent les milieux des grands seigneurs ou de la haute bourgeoisie de l'époque mais on n'y trouve pas de place pour les gens de moyenne ou de basse condition, sauf pour ceux qui ont fait partie, un moment, de sa vie. " Mandez-moi si Joubert ne s'est point pendu de n'avoir pas accouché ma fille ", écrit-elle à sa dame de compagnie quand elle change d'accoucheur pour elle. Au mois de novembre précédent, quand sa fille commençait sa grossesse, c'était sur un tout autre ton qu'elle se souvenait des heures pénibles de mars 1673 " Quand je songe comme je vous ai vue à Aix, ma pauvre bonne, n'espérez pas que je pusse avoir aucun repos. Il me vient des pensées qui me font trembler depuis la tête jusqu'aux pieds. " Ces tremblements ne paraissent pas excessifs et l'on comprend que Mme de Sévigné compare parfois les douleurs de l'enfantement au supplice de la roue. Surtout, elle craint pour la vie de sa fille. Comment aurait-elle pu avoir l'esprit tranquille en ces temps où tant de femmes (jusqu'à une sur huit) mouraient en couches ? Le Comte de Grignan, lui-même, avait ainsi perdu ses deux premières femmes… La plaisanterie de Bussy " Grignan, qui n'est pas vieux, est déjà à sa troisième femme ; il en use presque autant que d'habits, ou du moins que de carrosses ", pouvait dans ces conditions apparaître de fâcheux augure.


Parlons voyage en Provence ! S'agit-il de " tourisme ", comme nous dirions ? Sans doute, dans la mesure où Mme de Sévigné fait ainsi connaissance de paysages inconnus et moissonne images et impressions. Au plaisir des obligations du monde succéderont ensuite les obligations de la religion vers la Sainte-Baume. Mme de Sévigné put admirer la grandeur du site qui domine toute la région et écrire à sa fille " Je ne cherche que vous en Provence. Ma pauvre bonne, quand je vous aurai, j'aurai tout ce que je cherche. " Ce texte important montre l'esprit dans lequel furent entrepris ce voyage et toutes les promenades en Provence

Grâce à elles, Mme de Sévigné transforme en expériences vécues les déplacements de sa fille et s'inventait une Provence d'après la tradition littéraire, les dires de ceux avec qui elle en parlait, et surtout les récits de Mme de Grignan. Peut-être n'y cherche-t-elle, ni des paysages inconnus, ni de saints pèlerinages, mais des souvenirs capables de la relier un peu plus à sa correspondante ? Quoi de plus moderne que cette double idée : Certains lieux ont une âme qui nous force au souvenir, et l'on se rappelle mieux les êtres quand on peut retrouver dans sa mémoire leur décor familier. La fameuse Madeleine de Proust, en somme… Pierre

PRADEL (Genès). Madame de Sévigné en Provence. Montluçon, Grande Imprimerie du centre, 1932, reliure demi-chagrin à coins, 11,5x18 cm, 214 pages. Tirage à 200 exemplaires numérotés, un des 180 sur papier vélin de Pont-de-Claix, N° 138. Comme neuf. Vendu

4 commentaires:

Bertrand a dit…

Les grands esprits se rencontrent...

B.

jpp a dit…

Cette chère Madame de Sévigné a ,entre autres,commitquelques belles pages sur les "horreurs" de l'hiver Provençal qui restent - hélas (je pleure sur les dégats de mon jardin) plus que d'actualité!

Pierre a dit…

Ne l'oublions pas, La Provence est un pays froid en hiver où il fait chaud le reste du temps...

C'est en préparant ce billet, hier soir, que j'ai réalisé que la "Marquise" avait un comportement si fusionnel avec sa fille. Cela m'a rappelé l'étonnement que j'ai eu les 25 premiers années de mon mariage quand ma belle-mère téléphonait tous les jours longuement à sa fille, particulièrement au moment du repas du soir !

Je vous rassure ma belle-mère va toujours très bien ! Mais à cette heure-ci, c'est maintenant ma femme qui téléphone longuement à notre fille ainée, tous les jours... Pierre

Pierre a dit…

Le hasard pourrait faire croire, Bertrand, que nous sommes concurrent alors que nous jouons, comme vous l'avez dit, du piano à quatre mains !

Je vais quand même aller voir les articles qui viennent de paraitre sur d'autres blogues amis pour voir si ne pourrions pas monter un orchestre.

Votre article est pas mal... ;-)) Pierre