lundi 19 mars 2012

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Entre l'être et le néant…

Un petit courrier bien sympathique de Jean-Luc qui me demande de faire la promotion d'un auteur oublié de la jeunesse : Jean-Paul Sartre.

Cher maître,
J'ai lancé un des slogans scandés, place de la Bastille, hier : "Ils ont des millions ? Nous sommes des millions !". Simpliste ? Naïf ? Bien sûr. Mais, que voulez-vous, j'aime bien qu'on rappelle, de temps en temps, qu'en face de l'avoir il y a l'être… Je suis, en cela, un disciple de Jean-Paul Sartre qui a été d'une grande influence sur ma pensée. Pourrait-il, à votre avis, avoir encore un peu d'influence sur les jeunes électeurs ? Dans l'affirmative, et avec votre appui, pensez-vous le convaincre de participer à une de mes futures manifestations ?

Cher Jean-Luc,
L'entreprise est énorme, et presque désespérée ! Jean-Paul ne sort plus de chez lui depuis qu'il s'est fait brocarder par la classe ouvrière, chez Renault, en 1970. L'idéal serait que les ouvriers soient des intellectuels, m'avait alors dit alors le philosophe !

La situation actuelle semble répondre, aujourd'hui, à ce critère. Beaucoup de jeunes salariés, ouvriers ou en recherche d'emploi ont plusieurs années d'études à leur actif. Tout espoir est donc permis. Mais, ces jeunes diplômés ont-ils lu Jean-Paul Sartre, cela est moins sûr...

Il faut savoir qu'un des courants qui caractérise notre époque est l'anti-intellectualisme. Nous pourrions le présenter ainsi : Tout ce qui apparaît comme étant purement intellectuel et rationnel ne saurait émouvoir une âme de jeune. Aussi bien construite qu'elle soit, une thèse ne convainc et n'entraîne jamais. Toute "littérature à thèse" semble vide et peu digne d'intérêt. Si on ne lit plus les romans à thèse de Bourget, on s'emballera aussi de moins en moins pour Jean-Paul Sartre. C'est pourquoi, il me semble intéressant de nous arrêter un instant sur cet auteur avant de l'inviter à vos défilés.


Sartre a écrit des thèses de philosophie ; il a aussi écrit des romans à thèses ; puis sont venues des pièces à thèses ; enfin nous avons eu ses films à thèses. Même si l'existentialisme n'est pas un humanisme, comme pour ce dernier, il semblerait que rien ne lui soit étranger (sic). Sartre a écrit sur la résistance, sur l'enfer, sur le racisme, sur le bien et le mal, sur la guerre mais, jamais il n'a écrit de l'intérieur. Sur lui pèse la malédiction de l'universitaire qui mortifie tout ce qu'il touche, encombré d'une liberté, d'une aisance et d'une réputation de séducteur qui l'ont éloigné de ses lecteurs.

Et pourtant ! Que d'échos ne rencontre t-on pas auprès de la jeunesse quand on évoque la figure du "salaud". "Salaud", le bourgeois muré dans sa moralité ; "Salaud", l'industriel qui fait des bénéfices, "Salaud", l'entrepreneur qui licencie, "Salaud", le patron, symbole de tous nos maux. "Salaud", le riche. Oui, il faut échapper à ce monde de tricheurs et de trompeurs pour éviter la nausée ! Voici la vie selon Sartre, telle qu'il la présente à des jeunes facilement heurtés par les laideurs d'une vie qu'ils ignorent…


Je vous conseille donc, cher Jean-Luc, de profiter de l'anti-conformisme des jeunes pour asseoir votre popularité et votre audience. Utilisez le malaise de ces jeunes pris entre l'être et le néant ; appuyez-vous sur les analyses de Sartre qui provoquent, chez eux, un évident pessimisme et un légitime dégoût qu'ils sont incapables de surmonter ; faites-leur découvrir une fraternité de combat, propice à les enthousiasmer ! Je vous garantis que, grâce à ces atouts mélangés à quelques mesures irréalisables et populistes, vous ratisserez large dans les sondages.

Reste à savoir si Jean-Paul viendra défiler avec vous. Depuis qu'il est sénateur et qu'il a goûté aux privilèges, il a bien changé… Votre dévoué. Philippe Gandillet


SARTRE (J.P). La nausée, roman. Paris, NRF, Gallimard, 78eme édition, 1949*. 8 €
SARTRE (J.P). Théâtre, les mouches, Huit-clos, etc. Paris, NRF, Gallimard, 91eme édition, 1950*. 8 €
SARTRE (J.P). Le diable et le bon Dieu, théâtre. Paris, NRF, Gallimard, 28eme édition, 1951*. 8 €
SARTRE (J.P). Les chemins de la liberté, L'âge de raison, roman. Paris, NRF, Gallimard, 78eme édition, 1960*. 8 €
* Tous ces ouvrages ont été imprimés en France. Drôle d'époque !

7 commentaires:

Pierre a dit…

Je suis passé à la nouvelle présentation de blogger afin de rajeunir l'interface dans l'avenir. De toute façon, je n'arrive pas à retourner en arrière ;-))

J'espère que cela ne modifiera pas l'écriture des messages. Dans un premier temps, c'est moi qui vais avoir des difficultés à modifier mes propres messages, semble t-il ! Pierre

Bertrand a dit…

j'ai le même soucis Pierre, je n'ai rien fait pourtant mais impossible désormais de modifier un message en cliquant sur le lien qui était au bas de chaque billet ... ??? à voir

B

Pierre a dit…

Le problème touche bon nombre de blogger. Une solution pourrait être trouvée en modifiant l'adresse blogspot mais quid du résultat si Google trouve la solution entre temps ?

Bertrand, je profite de vous avoir au bout du fil pendant que Philippe Gandillet est absent... Avec le nouvel tableau de bord, je vais pouvoir élargir la page comme le BM et le BDB avec une colonne de chaque côté du texte au lieu d'une à gauche : Manipulation génératrice de conflits et d'angoisses ? Pierre

Anonyme a dit…

Etre et avoir sont en effet de précieux auxiliaires pour émailler un discours de formules marquantes.
Déjà, au début des années soixante-dix, Catherine Sigaux faisait dire à Roger, un des personnages du "Graphique de Boscop", répondant à une demande appuyée de nouilles au cours d'un repas : - On peut pas être et avoir.
Dite par Romain Bouteille cette phrase était obligée de s'incruster.

Jean-Michel

Anonyme a dit…

Merci, Jean-Michel, d'élever le débat et de nous rappeler le si bon souvenir de Romain Bouteille, philosophe désopilant.

Avoir et être peuvent néanmoins se rapprocher, comme dans la proposition : "Avoir des millions et être riche". Cette proposition ne fait pas partie du programme de Jean-Luc, me semble t-il. Ph Gandillet

Textor a dit…

Jamais pu dépasser la cinquième page de l’Etre et le néant alors que j’ai lu tout Camus !
Sartre devait déjà être démodé de mon temps, c’est dire… (Évidemment il y a quelques exceptions à ce néant : les mots, les Mains sales, la Nausée, Les chemins de la liberté, etc….)
Ce qui me gênait chez Sartre, c’est l’absence de poésie qu’il trouvait aux bibliothèques. La bibliothèque cet anti-réseau social qu’il opposait aux cafés, lieu de contacts et d’échanges. Il a écrit qqpart, dans la Nausée peut-être : « Dieu sait que les cimetières sont paisibles, les bibliothèques sont les plus grands ».
L’autodidacte de la Nausée commençant sa lecture au livre A du premier rayon se serait épargné bien des tracas s’il avait connu l’Internet !...

Pierre a dit…

Sartre est démodé car il s'est trop posé en intellectuel. Les médias et mai 68 ont fait le reste. Son renom n'est plus utilisé à gauche, aujourd'hui, même par les anciens membres du parti communiste.

Il n'est guère recherché chez les bibliophiles, non plus. Vous imaginez un roman de Sartre, relié en plein maroquin ciselé ? Ce serait un anachronisme.

Il faut donc acheter Sartre à la baisse pour engranger les bénéfices plus tard ;-)) Pierre