lundi 12 mars 2012

Causerie du lundi de Philippe Gandillet : Histoire d'Orsenna…

De tous les séduisants métiers où l'homme déploie son ingéniosité et son intelligence, il en est un dont l'attrait rivalise avec les plus grands progrès permis par l'outil informatique : C'est l'art du livre papier. Jamais, en aucun temps, les artistes et les artisans n'ont montré autant de talent à atteindre la perfection que dans cet art. Si le livre a perdu la saveur primitive qu'on trouve aux incunables, résultat d'un travail purement manuel, il a gagné avec le temps en correction, en lisibilité, en aération en somptuosité et s'est multiplié, on pourrait dire, au-delà de nos besoins…

Pourtant, des augures semblent présager, aujourd'hui, d'un avenir incertain pour le support papier. Certains s'en réjouissent comme les fabricants asiatiques de tablettes numériques. Certains s'en inquiètent comme les éditeurs, les imprimeurs et les libraires de notre pays. Les auteurs qui seront moins touchés par ce progrès, tant que des sites de téléchargement pirates de leurs œuvres n'existeront pas, sont assez discrets sur leur opinion en la matière. C'est pourquoi quand mon excellent confrère académicien, Erik Orsenna, a présenté un ouvrage sur l'histoire et l'avenir du papier, j'ai aussitôt pensé à vous faire profiter du résultat de ses réflexions.


Sur la Route du papier nous fait voyager dans son histoire. Les bibliophiles qui nous lisent savent bien évidemment que le papier fut inventé par les Chinois quelques siècles avant Jésus-Christ, avant d'être adopté par les Arabes puis de gagner l'Europe. Mon voisin de siège nous raconte ici les enjeux culturels et économiques du papier à travers les siècles et les mille anecdotes, toutes plus savoureuses les unes que les autres, qui ont émaillé sa présence, alors indispensable.


Mais c'est peut-être surtout par sa vision du papier comme matériau d'avenir, qu'Erik Orsenna surprendra. " Aucun produit dans l'Histoire ne s'est, depuis 2200 ans, autant modifié, diversifié, enrichi " écrit-il. Les technologies les plus pointues sont maintenant au service du papier et les chercheurs inventent tous les jours des produits "papiers" aux vertus les plus profitables à leurs utilisateurs et aux conséquences les moins préjudiciables à la planète. Car le papier est un produit écologique, ne l'oublions pas !


En ce qui concerne l'avenir du livre-papier, Erik Orsenna ne se montre pas moins optimiste ; nous voudrions tant qu'il soit visionnaire comme il l'était quand il écrivait les discours du président de la république d'alors. A l'ère du numérique, lui qui a été l'un des précurseurs de la liseuse électronique [en 1998, il a fondé l'entreprise Cytale avec son ami Jacques Attali, le conseiller du même président], il prouve qu'on peut être, tout à la fois, un amateur des dernières découvertes technologiques tout autant qu'un amoureux du livre-papier. Il y a des contradictions qui n'en sont pas… Je peux vous en citer d'autres.


Erik Orsenna pense que la lecture n'est en rien menacée par le numérique. C'est l'économie du livre qui va changer. Le livre de poche, notamment est directement menacé par les liseuses, " à une date que ne peux pas définir, 5 ans, 10 ans. Or l'édition de poche est la vache à lait des éditeurs de grand format, qui éditeront leurs propres ouvrages autrement, car ils auront aussi une vie numérique. C'est la chaîne économique du livre qui est en question". Il poursuit : "J'ai la conviction que le papier continuera à exister, mais avec une valeur de luxe. Ceux qui fabriquent des livres devront le faire avec plus de soin s'ils veulent résister au numérique ".


" Et le livre ancien ? ", lui ai-je demandé fébrilement.

Mon cher Philippe, m'a-t-il répondu, ton inquiétude est tout à ton honneur. Tu te fais du souci pour ce petit libraire de province dont tu tiens la boutique le lundi, c'est ça ? Je ne crois pas que les libraires d'ouvrages rares et luxueux voient leur activité baisser en raison des tablettes numériques. Les bouquinistes souffriront un peu plus, c'est vrai, mais tant qu'il y aura des gens riches en France…

C'est pourquoi j'ai demandé à Pierre qu'il nous présente son prochain catalogue sur le thème des " livres sur les livres " ! Proposés sous forme de liens à gauche du billet quotidien [il suffit de cliquer sur l'image concernée], ces catalogues virtuels s'inscrivent dans la démarche voulue par notre libraire tarasconnais : Vivre du passé en vivant dans le présent !

Votre dévoué. Philippe Gandillet

14 commentaires:

Alain Marchiset a dit…

Oui, mais une fois que tous les gens riches se seront exilés en Suisse çà va être beaucoup plus dur de survivre comme libraire de livres anciens en France ...

hélios a dit…

oui, totalement d'accord avec Alain Marchiset.

pascalmarty a dit…

D'accord avec Orsenna : s'il y a des gens menacés par les liseuses électroniques, ce sont les éditeurs de livres de poche, sûrement pas les libraires d'ancien. Faut-il rappeler que le cinéma n'a pas tué le théâtre, ni la télévision le cinéma ? Ce qui rend attirant un livre ancien ce n'est pas uniquement son contenu, sinon y aurait qu'à acheter des reprints, c'est le poids de passé, d'histoire, qu'il porte en tant qu'objet et qui vous saute à la gueule chaque fois que vous le prenez en mains, que vous l'ouvrez, que vous le lisez. Et ça la liseuse ne le fera jamais. Elle a pour elle la parfaite lisibilité et éventuellement l'interactivité et la réactivité liées à Internet. Ceci dit, je maintiens que vous trouverez souvent plus facilement un passage précis à la recherche duquel vous êtes en tournant des pages à la main que sur un écran. Je parie sur la pérennité du livre papier. En plus il est à l'abri pour toujours de l'obsolescence liée à la fuite en avant des technologies. Car quand on en sera à l'iPad 50, que fera-t-on de son iPad 2 ou 3 ?

sandrine a dit…

je ne suis pas sûre qu'on lise sur un ecran comme on lit sur un papier. Les compétences de notre cerveau ne sont pas les mêmes selon l'ecran lumineux, ou le papier, avec une contribution des autres sens ... Le developpement des compétences cérébrales pourraient bien modifier complétement l'espéce humaine en ne la dotant que d'un oeil pour lire sur l'ecran, qui finit par donner des têtes d'ado blafardes et cernées ... Jusqu'à alterer complétement les compétences d'analyse ... mais , là, je crois que c'est déjà trop tard pour certains.
Si les métiers du livre étaient pleins d'avenir, je serai en Suisse, ou en Belgique, en train de discuter avec mon consiller financier ... Vu la passion que j'ai mis au service de mon métier.

:))

Bien à vous,
Sandrine.

Anonyme a dit…

Entre autre chose, une des grandes pertes de notre génération, c'est l'orthographe et les fautes dûes à la rapidité de frappe sur le clavier ... même avec une re-re-lecture ... En fin de journée, cela donne le texte que j'ai écrit ci-dessus, truffé de fautes.
Il me faut parfois plusieurs jours avant de trouver la faute qui tue ... Cette lumière en permanence fatigue beaucoup plus et l'attention est porté à la sollicitation lumineuse, plutôt qu'à la vérification de ce qu'on écrit, à force.
Sandrine.

Pierre a dit…

Sandrine, une petite faute orthographique dans un bon texte est comme une petite imperfection du visage qui fait le charme féminin dans son ensemble ;-))

Je trouve des erreurs à la relecture sur écran comme je trouve des erreurs aux lettres manuscrites. La seule différence est qu'il m'arrive de cacher une orthographe approximative (un "m" ou deux "m" ?) par une suite de jambages illisibles... Pour ce qui est de l'écran, je vous donne un truc qui marche à tous les coups si vous n'avez pas de correcteurs (trice) près de vous : Changez la taille des caractères (de 12 à 14, par exemple) et relisez votre texte. Les fautes sautent aux yeux !

Une précision qui m'a été donnée hors blog : Erik Orsenna ne s'est pas contenté d'être un investisseur dans la liseuse électronique, c'est un redoutable homme d'affaire qui monnaye ses services dans de nombreux conseils d'administration. Orsenna est-il un financier écrivain ou un écrivain qui émarge dans la finance ?

Demain, je présenterai un financier du 18eme siècle qui aurait aimé être un écrivain reconnu. Le monde est mal fait ;-))

Pierre a dit…

D'accord avec Pascal sur le devenir des tablettes. Que sera l'ipad 50 et à quoi servira t-il alors ? Pierre

Textor a dit…

Je garde précieusement la version 5.1 sur Nook simple touch de Camus Albert, qui est déjà vintage 6 mois après la version Overdrive . Et dire que before fallait attendre 500 ans pour avoir le même résultat !!

Pierre a dit…

Une nouvelle proposition au concours Lépine de taxation des gens riches en France et à l'étranger : Il est demandé à tous les libraires d'ouvrages anciens qui soutiennent ce projet de dénoncer leurs clients fortunés.

Les autres sont couverts par le secret de la transaction ;-)) Pierre

Anonyme a dit…

Merci Pierre, de votre indulgence et de vos conseils.
Je vais changer de lunettes aussi.

Est-ce que c'est valable aussi pour les restaurateurs, le secret professionnel ...

:)
Bonne journée,
Bien à vous,
Sandrine.

sebV a dit…

Que le marché du livre se resserre sur un objet livre de qualité après grosso modo 150 ans de production indigne c'est une bonne nouvelle non ?
Le plaisir du livre c'est un plaisir différent de la lecture. Quelque soit le support la lecture est un temps qu'on s'accorde hors du monde. Mais les gens qui dévorent de la littérature achetaient des poches et liront sur liseuses, ils n'ouvraient déjà pas les boutiques des relieurs et des libraires d'anciens. Ceux qui vont en pâtir se sont les maisons d'édition, les libraires "modernes" et les bouquinistes (à beaucoup plus long terme). Et pourtant si les libraires se bougent y a un gros coup à jouer, ils peuvent (re)devenir éditeur sans frais.
Malheureusement j'ai l'impression que trop occupés à critiquer le train qui passe on a oublié de monter dedans : prix irréaliste des fichiers, aucune volonté de s'adapter au support, offre française à la ramasse...
Le monde du livre devrait se souvenir (c'est pourtant pas si loin!) ce que ça a coûté au monde de la musique de s'accrocher à son ancien modèle économique. Et aux mêmes causes les mêmes effets: on trouve des bibliothèques entières en téléchargement illégal et les nouveautés y paraissent même quelques jours avant l'offre physique.
Mais l'ebook ne tuera pas le livre ancien de la même manière que la montre à quartz n'a pas tuée les beaux mécanismes.

Pierre a dit…

Nous sommes bien d'accord sur le fond de l'analyse, sebV. Pour ce qui est du prix irréaliste de certains fichiers, nous devons malheureusement composer avec l'offre et la demande. J'aimerais bien que les livres que je convoite soient moins chers à l'achat ;-)) Pierre

sebV a dit…

Le livre numérique échappe aux lois du marché (du moins en France) puisque le prix en est réglementé, la loi obligeant les distributeurs à appliquer le prix fixé par les éditeurs.

Anonyme a dit…

Il y a pourtant une constatation sans détour : Les personnes qui font relier les livres sont de grands lecteurs, érudits et passionnés par un ou plusieurs thèmes dont ils collectionnent les livres.
Un bibliophile collectionne sans pour autant comprendre la reliure aujourd'hui. C'est le libraire qui fait relier pour vendre un ouvrage en bon etat de consultation.
Comme le volume des ventes a baissé chez les libraires, ils font beaucoup moins relier.
La restauration a un tel côut, lié, et oui! un cout du travail en France, que les seuls livres à être restaurés doivent être de valeur. Et voilà comment on arrive à une situation où on entend dire que la reliure abîme les livres, la restauration c'est trop cher et le moindre livre un peu abîmé n'est plus digne chez un bibliophile, alors que sur E-bay, une ruine reste parfois hors de prix en comparaison.

C'est sûr que la liseuse avec le bruit electronique des pages qu'on tourne, c'est pratique pour les gens qui s'ennuient dans les transports en commun ou dans les salles d'attente de l'administration.

La notion de plaisir de la lecture est pourtant lié à bien plus qu'un simple phénoméne optique et impalpablement cérébral : Il y a le poids, le toucher, la diversité des mises en pages ... L'uniformité vient de toucher le domaine où la diversité est la fondation de la curiosité et de l'apprentissage, de la culture.
Cette manie de tout nivelé pour entrer dans des cases rentables.

Bien à vous,
Bonne journée à vous quand mêêême!
Sandrine.