lundi 1 août 2011

Causerie du lundi de Philippe Gandillet. L'esprit d'une librairie...


J'ai toujours pensé, et j'ai vérifié quelquefois, que l'on peut se faire une idée juste du caractère et de l'esprit d'un libraire qu'on a jamais vu, rien qu'en regardant sa boutique : Dis-moi ce que tu vends et je te dirai qui tu es.


Avant même d'avoir lu les titres des ouvrages rangés dans les tiroirs ou sur les étagères de ce professionnel que je ne connais pas, et qui va me laisser flâner dans son échoppe à seule fin que je puisse m'extasier devant ses cuirs, et me laisser tenter par un achat, on peut tirer quelques enseignements de cette première visite : On n'a qu'a jeter un coup d'œil sur ses reliures pour savoir s'il a le sentiment de l'ordre, s'il a du tact, s'il a du goût et s'il est vraiment possédé de l'amour des livres ou s'il n'en a que l'ostentation…


Il arrive, en effet, que certains libraires vous invitent à parcourir leurs rayonnages à seule fin de vous montrer ce qu'ils possèdent comme s'ils vous invitaient à admirer leur réussite. Certains poussent même la fausse pudeur jusqu'à ne présenter leurs meilleurs ouvrages qu'aux clients qui le méritent ou qui possèdent une érudition à leur mesure. Ne parlons pas d'argent…


Quand un homme a de la culture et les sens tant soit peu raffinés, cela se voit à la façon dont les livres sont rangés. Que les reliures soient somptueuses ou modestes, le bibliophile n'est pas indifférent à les placer, à mélanger les brochures les plus simples avec les reliures aux chaudes couleurs ou les parchemins ambrés par l'usure. Un peu de sens esthétique, qui fait classer les ouvrages par format, reste néanmoins un gage de bon sens et un plaisir pour l'œil.


On juge, à plus forte raison, la boutique du libraire qu'on va visiter et de la nature de son esprit, d'après le nom des auteurs qu'il a choisis sur ses rayonnages. Ne dressons pas de listes "d'indispensables" pour ne pas faire de jaloux mais que penseriez-vous d'une librairie qui n'aurait pas l'œuvre complète de votre serviteur en magasin, par exemple ?


Voilà quelques-unes des pertinentes réflexions qui me sont venues à l'idée en ouvrant la grille de la boutique de Pierre, ce matin, car une nouvelle vitrine* étant apparue pendant le week-end, j'ai essayé de regarder avec un œil neuf la librairie, m'imaginant un instant être le client mystère venu pour classer l'établissement.


* Pierre cherche toujours à gagner de la place et sa petite collection de cartonnages romantiques s'étoffant, il lui a offert un écrin transparent... L'idéal aurait été de pousser les murs !


J'ai donc pris le petit appareil photographique mis à disposition par notre libraire et fait quelques clichés des locaux. On ne voit pas, par manque de recul, qu'au dessus de chaque bloc de rayonnage est suspendu une petite pancarte mentionnant le thème des ouvrages présentés sur les étagères. Elles sont présentes, je vous rassure ; sans cela, on se demanderait comment sont rangés les livres !


Il n'empêche que le classement est perfectible et moi qui entend les rumeurs mais ne les colporte pas, je peux divulguer à vous qui les lisez mais ne les propagez pas, que certains clients s'étonnent que Pierre n'ait référencé aucun ouvrage sur un site adéquat pour ne faire confiance qu'à son disque dur cérébral, disque dont la puissance s'avère notoirement insuffisante et la mémoire sélective…


Je ne sais si en cliquant sur les clichés, vous pourrez comme moi vous faire une juste idée du propriétaire et des ouvrages qu'il propose à la vente. Je sais que pendant longtemps, Pierre a hésité sur le qualificatif de son activité. Est-ce un bouquiniste ? Est-ce un libraire d'ouvrages anciens ? Un bouquineur ?


La question ne peut être rejetée d'un revers de main en arguant que ce commerce n'a pas besoin ni de classement ni de cloisonnement, et que l'amour des livres est le seul dénominateur commun à tous les vendeurs de livres anciens… Il faut parfois affirmer ses convictions et en donner l'explication. Si Pierre n'est pas "Paul Jammes", il n'est pas "livrokilo.com", non plus !


On sait néanmoins que Pierre est un professionnel. Il paie des loyers, des impôts, des taxes, des contributions en tous genres ; sur l'utilisation de l'espace public, sur sa formation supposée, sur ses ordures, sur l'air du temps… A cet égard, il s'insurge quelquefois quand ses clients s'adressent à des particuliers qui font commerce du livre ancien sans en supporter les devoirs et les charges. Comment voulez-vous, dit-il, comparer le prix d'un ouvrage à la vente quand celui qui le propose doit doubler ou non ce prix selon qu'il est amateur ou professionnel ? C'est ainsi qu'il avait préparé, il y a quelques temps une affiche sans lendemain :

Vous trouverez peut-être le même ouvrage moins cher ailleurs, mais en l’achetant ici vous permettrez à ce libraire de maintenir une boutique ouverte dans votre ville…

A quoi bon ? Votre dévoué. Philippe Gandillet

11 commentaires:

Anonyme a dit…

Chez Pierre c'est très bien rangé, mais ceux qui le connaissent savent bien qu'il y a triche dès le départ : il est né avec la manie du rangement et sa lutte contre l'entropie est pour lui comme est pour nous, les autres, la lutte contre l'asphyxie : vitale, involontaire, régulière ; Je suis sûr que quand tous ses enfants sont réunis à sa table il les range par ordre de grandeur. :-)
Ranger est indispensable au libraire, pour éviter la plus grande des angoisses du client éclairé, celle de passer à côté de l'ouvrage qu'il recherchait sans le savoir.
Jean-Michel

Anonyme a dit…

Bonne idée que de ranger les enfants par taille autour de la table ;-)) Ph Gandillet

Anonyme a dit…

Bonjour,
Attention ... 3 km de message.
Très belle librairie, qui semble petite sur les photos, mais dont l'attrait est sans fin pour un oeil, voir les deux, afin de découvrir quelques trésors cachés, une curiosité de l'instant, ou un achat longuement médité.
Des tas d'objets que l'on sent chargés d'histoire.

Et je suis tout à fait d'accord que, les personnes qui s'improvisent libraires, ne sont pas toujours conscientes des dégats faits chez les professionnel(le)s, qui s'acquittent des devoirs, droits et obligations dûs par tout(e) bon(ne) professionnel(le). La rigueur de l'acheteur, j'ai bien dit de l'acheteur, se mesure aussi aux choix qu'il fait ... Je ne crois pas que quelqu'un qui se contente de faire affaire avec un vendeur de tout et de rien, soit à la recherche de la même chose qu'une personne qui fait la démarche d'aller vous voir.
Il aura une prestation à la mesure de son choix.
A moins qu'il ne sache dés le départ ce qu'il achéte, et qu'il soit lui même pro.

L'esprit de curiosité et l'envie d'apprendre se cultivent avec les bonnes personnes, dont c'est le métier.

Personnellement, ce que je rechercherai chez un libraire, ce sont les bons livres clés, à lire pour comprendre, sur le fond, un sujet qui me passionne sur le moment, en m'éduquant, sans me perdre dans des polémiques actuelles à court terme. Qui m'explique le pertinence du livre et de l'auteur, dans son époque et son impact, aujourd'hui, de façon la plus neutre possible, autant que faire se peut. Pour que je puisse me faire ma propre opinion.
Ce qui ne veut pas dire sans passion.

Les nanards font aussi partis d'un contexte.
Et ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir ce discernement, par manque de temps, de lecture, de curiosité, de finance aussi, surement pleins de bonnes raisons.
(Comme ça, il y en a pour tous les gôuts.)
:)

C'est ce qui me manque le plus : Le lien entre les auteurs, les sujets et l'état actuel des choses, quelque soit le sujet ...
En ce sens , votre site ,(et d'autres), sont des sources inestimables portés par peu de gens finalement ... On comprend que certains commencent à mesurer le sérieux et l'impact d'internet dans ce domaine.
C'est aussi en ce sens, que je reste confiante par rapport à une reprise d'activités pour les métiers du livre : Un patrimoine et une culture qui vient de loin , même si cela reste un ilôt, ne peut pas s'eteindre sous pretexte de modernité.
Ce sont les fondements et le contenu, mêmes de cette dite modernité. Autant avoir l'illusion de renier ses parents et de pretendre être extraterrestre.

AH, Bon, vous étes un extraterrestre ...
Bien venu au club, alors!
;-)

Bien à vous,
Sandrine.

Si, en plus le livre est un bel objet, que je peux réparer, c'est parfait.

pascalmarty a dit…

Pierre fait de son mieux dans l'espace dont il dispose. C'est petit mais c'est meugnon et en plus il connaît son affaire. Que demander de plus à un libraire ?
Il a par contre été bien inspiré de ne pas mettre son affichette à propos de l'achat en librairie, du moins rédigée en ces termes. Culpabiliser le chaland ou la jouer faussement humble est un très mauvais argument marketing. Il y a de meilleures raisons pour acheter en librairie.
Et juste un mot par rapport à une reprise d'activité des métiers du livre que semble souhaiter Sandrine. IPad ou pas, il ne s'est quand même jamais imprimé autant de bouquins qu'aujourd'hui, donc, de facto : livre pas mort…

sandrine a dit…

Oui, oui c'est vrai, mais pas en qualité.
ça, pour avoir de la publication, il y en a... Mais on est vite perdu à moins d'être tout le temps en train de lire journaux, sites, et d'écouter d'autres sources susceptibles de vous renseigner sur ce qu'il faut lire d'essentiels et en premier, dans la jungle des nouveaux titres, de recouper, de ne pas céder aux sirénes de l'effet choc du dernier nanard pour la plage. De vrais bons écrits sur des beaux papiers, avec des belles marges et des typos qui fatiguent pas les yeux par leur manque d'espaces entre les lettres...
L'ancien a ceci d'agréable, à mon sens.
Maintenant il y a des éditions récentes qui sont supers, mais la qualité de l'objet en lui même semble toujours passer au second plan.
Non?
Sandrine

Anonyme a dit…

Pascal a raison de mentionner que le "culpability-business" n'est pas vendeur. Je me demande d'ailleurs si ce panneau n'est pas simplement le fruit de mon imagination ;-))

Merci à Sandrine pour ses commentaires passionnés. Ph Gandillet

sandrine a dit…

Merci à vous de me lire.
Des fois, j'me fatigue toute seule, avec ce tempérament encombrant...

;-))
S.

Textor a dit…

La vitrine pour les reliures romantiques est une bonne idée puisque c'est en les présentant ainsi - sur leur plat - qu'elle pourront le mieux être vendues.

En revanche, je ne crois pas qu'on puisse tirer un grand enseignement sur la personnalité du bibliophile à la manière dont il range ses livres, car c'est oublier la dictature de la bibliothèque dont la taille des rayonnages vient conditionner les rassemblements. Je mettrais bien cet in-24 à coté de cet in-folio sur le même thème mais mais le grand livre n'entre pas !!

Pierre a dit…

Nous sommes bien d'accord, Textor. Mais certains bibliophiles dominent leurs livres et d'autres se font dominer par leur livres... Un libraire n'a pas le choix. La clarté et l’esthétique de la présentation favorisent l'achat du client potentiel.

Textor a dit…

Moi, quand je serais libraire, d'ici un quart de siècle, j'attacherai un petit fil en nylon au dos de mes reliures et ainsi je pourrai faire la sieste. Si le fil remue c'est qu'un client potentiel ouvre le livre et il n'y aurait plus qu'à tirer sur la ligne pour ramener le client vers la caisse...

Pierre a dit…

Mettez du fil solide ! La pèche au gros client nécessite du bon matériel et de la patience... Pierre